Pourquoi vous avez pensé que Buffy était merdique ? La faute en incombe entièrement à M6.

- Déjà, l’image de la chaîne en 1998 n’inspirait pas franchement confiance quant à sa capacité à programmer de bonnes séries. Mais le pire fut la «Trilogie du Samedi» (case de programmation initiale de la série), synonyme pour tout le monde de «grosse daube pour ados n’ayant pas le droit de sortir faire la teuf».
- Le doublage français qui a considérablement gommé l’ironie des dialogues originaux. Un exemple précis : la version originale d’une réplique comme « Après cette journée de cours épuisante, si on allait se détendre en égorgeant quelques vierges ? » a été traduite chez nous par : « Moi, après cette journée, je vais regarder la télé en mangeant des chips. » Or, l’une des raisons du succès de la série dans le monde anglo-saxon a justement été ses dialogues. Il y a un style Whedon (le créateur) qui repose à la fois sur la fabrication de néologismes (dont nombre sont passés dans la langue courante en américain) et sur le principe du malentendu, de la discussion à double sens. Chaque personnage interprète ce qu’on lui dit en fonction de sa préoccupation du moment qui, le plus souvent, se rapporte au sexe.
- Il y a encore une résistance très française à reconnaître une vraie valeur à tout ce qui s’apparente de près ou de loin à de la pop culture. L’histoire d’une blondasse de 17 ans qui pratique les arts martiaux pour tuer des vampires, ça ne peut pas être bien. L’association de mots comme : démons, maléfiques, bouche de l’enfer et arbalète, ça vous discrédite tout de suite une série. Et puis les vampires, c’est ringard parce que ça boit pas du café en regardant tomber la pluie.

Et pourtant, Buffy the Vampire Slayer est considérée comme une série cultissime aux Etats-Unis, objet d’étude pour nombre d’universitaires. Les frenchies sont donc passés à côté d’un chef-d’oeuvre à cause de quelques préjugés que nous allons tenter d’éradiquer.

Argument n°1 : Je ne suis plus un adolescent acnéique.
Contrairement aux autres séries pour ados, Buffy ne s’embarrasse pas de considérations niaises. En 2002, la très conservatrice association Parent Television Council l’a étiquettée comme « la pire des séries télévisées », ce qui en soi en ferait déjà un gage de qualité. La raison de ce jugement est simple : comme on l’a dit, l’obsession primaire de tous les protagonistes est le sexe, un sujet qui parle à tout le monde peu importe l’âge. Et pas le sexe à la prêchi-prêcha. Bouffés par leur frustration, les personnages cherchent désespérément des relations simples et épanouissantes. C’est pourquoi, sur le thème de l’homosexualité de Willow la sorcière, Whedon nous épargne l’épisode bien-pensant « il faut respecter les différences », il traite le sujet comme n’importe quelle autre histoire d’amour et de cul.

Argument n°2 : Les super-héros, ça me gave.
Toute super-héroïne qu’elle est, Buffy va passer 7 saisons à s’en prendre plein la gueule avec un sado-masochisme certain. Une situation familiale qui va de mal en pis, des mecs plus nuls les uns que les autres, des amis qui sabordent leur propre vie. Le pire ennemi de Buffy ce ne sont ni les vampires ni les super méchants de chaque fin de saison, mais d'abord l’épouvantable principe de réalité et ensuite elle-même. Tout au long de son apprentissage, un élément se confirmera : elle ne sait gérer que les catastrophes. Dès que tout va mal et que la planète va exploser, emportée par les forces du mal, aucun souci, elle maîtrise. Mais dès qu’il s’agit de la « vraie vie », c’est la plantade complète.

Argument n°3 : Ça a l’air sacrément débile comme série.
Là, ça dépend de votre capacité à distinguer plusieurs niveaux de lecture. Outre les innombrables références culturelles, toute la série fonctionne sur un jeu de mise en abîme. Non seulement chaque aventure de la tueuse est une métaphore de problèmes plus réalistes (au sein des épisodes et au sein des saisons), mais la série ne cesse de tourner en dérision sa propre mythologie. Le second degré y est roi. Ses héros sont des ratés complets, une belle équipe de perdants absolument pas intégrés dans le microcosme lycéen (Buffy est une pompom girl ratée, Alex finira ouvrier sur les chantiers, Willow est l’incarnation de la nerd). Si Buffy est un produit purement américain, non seulement elle s’inscrit à contre-courant de valeurs comme l’individualisme ou la réussite, mais elle tend plutôt à dénoncer leur exaltation. La série est souvent politique et la saison 7 épingle à travers le personnage d’un prêtre démoniaque la rhétorique de l’axe du mal.

Evidemment, certaines saisons sont meilleures que d’autres. La plus sombre et, à mon humble avis, la plus réussie est la sixième, qui tourne autour de problèmes très réalistes. Comment payer son loyer ? Travailler au Mc Do et tuer des vampires est-il compatible ? Est-ce que se réfugier dans le sexe résout tous les problèmes ? Et finalement, qu’est-ce qui fait notre part d’humanité ? Mais à chaque saison son épisode culte et il faut ici citer les plus célèbres :
- Hush (Un silence de Mort), épisode 10 saison 4 : épisode muet (ce qui est déjà une gageure) bourré de références cinématographiques,
- The Body (Orphelines), épisode 16 saison 5 : épisode d’un réalisme rare sur la seule mort naturelle de toute la série,
- Once More With Feelings (Que le Spectacle Commence), épisode 7 saison 6 : épisode comédie musicale,
- Normal Again (A la Dérive), épisode 17 saison 6 : une mise en abîme désespérante où Whedon explique aux téléspectateurs qui ne l’auraient pas compris que tout ça, c’est pour de faux et qu’une adolescente qui croit tuer des vampires ne peut être qu’une schizophrène qui s’est réfugiée dans un univers imaginaire.


Buffy contre les Vampires
(en V.F malheureusement) sur W9 tous les jours à 18h10.


Par Titiou Lecoq // Photos: DR.