8h20 : Wali me reçoit chez lui. Il est souriant et beau garçon. En peignoir, il mange son petit-déjeuner, Chocapic et jus d'orange. Il me propose une omelette. C'est important de manger sain et de faire attention à soi. Wali est athlétique, il a bonne mine. Je consomme pas ce que je vends, à part le shit. Un petit bédo, mais c'est tout. J'ai goûté une fois la C. ça m'a pas plu. Une autre fois un ecsta, j'ai mis les doigts pour me faire vomir, c'était chelou. Wali habite un immeuble cossu du XVIe à Paris, près du stade Rolland Garros. Ses fenêtres donnent sur un jardin privé. Dans le hall, la gardienne m'a demandé si je cherchais quelqu'un.
J'ai vu trop de mecs déraper à cause de la C. Tu peux pas leur parler, ils sont speed tout le temps. En plus, les cokeurs, c'est pas la même population que les shiteux. J'ai vu des potes avec une balafre de là à là, ou transpercé ici. T'as moins ce genre d'histoire avec le shit. En plus, si tu tombes pour du shit, devant le juge, c'est toujours négociable : « Monsieur le Président, vous comprenez, tout le monde fume aujourd'hui, c'est pour se détendre… » Même le juge a bédavé quand il était jeune, il peut comprendre. Avec la C., tu passes dans une autre catégorie. Pour un juge, c'est tout de suite grand banditisme ou toxicos dans le caniveau. C'est pour ça que je vends du shit à 90% et le reste en C. ou en ecsta . »


9h05 : Nous quittons l'appartement pour prendre le métro. Wali travaille depuis deux ans dans une agence immobilière d'un autre quartier chic de la capitale, Trocadéro. Il porte un costume gris et une chemise ouverte. Dans l'immobilier, tu travailles à la com. Alors, pour faire des sous, je deale avec mes amis d'enfance. On est quatre. Moi, Benjamin, l'autre Benjamin et Karim*. On est inséparables depuis toujours. Avec l'argent qu'on met de côté, on part en vacances l'été tous ensemble et on se fait des kifs. Quand l'un de nous a un problème, on sort l'argent et on lui donne. C'est comme ça. Wali fait tourner son passe Navigo entre ses doigts. J'achète en demi-gros, je laisse mes cousins gérer le gros. J'ai des cousins partout : à Nanterre - Pablo Picasso (plaque tournante du trafic de drogue à Paris, ndlr), Bondy, St Denis, Belleville, Place des fêtes, Porte de Bagnolet… J'ai pas envie de m'occuper de ces affaires, c'est leur business. Quand j'ai besoin d'un kilo ou deux, je les appelle. J'achète le pain 23 000 euros. Avec ça, je fais 250 barrettes, 20 euros la barrette, fais le calcul : je me fais minimum 5 000 Euros par mois. Rajoute à ça la C. et les ecsta. Sa voix est douce. Je vends le gramme de C. 80 euros, et 5 euros l'ecsta. Après, ça dépend, je fais aussi des prix à mes amis.


9h30 : Wali arrive à son bureau et salue ses confrères. Il interroge ses mails et parcourt le journal. Il repère des annonces des pages du Figaro. L'indice des loyers a augmenté au 3ème trimestre : +2,49%. Wali appelle les propriétaires et tente de les convaincre de reprendre l'affaire.


12h10 : Wali déjeune avec son amie. Ils se retrouvent dans un bistrot de la rue de la Pompe. Elle est blonde et jolie, fait encore ses études. Son téléphone sonne. Elle se lève et part s'isoler. Elle est pas trop au courant de ce que je fais. J'ai voulu être honnête, je lui ai dit que je rendais des services à des cousins, mais pas plus. Il fallait que j'explique le train de vie. Je pouvais dire que j'ai vendu des apparts… Mais on a des potes qui travaillent aussi dans l'immobilier, ils roulent en Smart, pas en coupé. Je n'ai pas de gros train de vie. Je sors, je vais au restaurant. Je passe de belles vacances, l'hiver à la montagne et l'été à la mer. En dehors de ça, j'aime beaucoup les belles montres. Des montres à 10 000, 15 000. J'ai une Patek Philippe, une Jaeger… Mais c'est tout. Je le dis à mes cousins : comment tu vas justifier ta Mercedes, t'es au RMI ! Mes parents, non plus, sont pas au courant. En plus, en ce moment, c'est un peu tendu pour moi. Les flics sont venus chez Benjamin l'autre jour, le chien a reniflé sous la porte. Je sais aussi que les flics sont venus questionner le patron du bar d'en bas de chez moi sur mes habitudes. Il a dit que je roulais en 125… je l'ai vendue tout de suite. Mais je change pas mes habitudes, ce serait suspect. Je connais quelqu'un chez les Stups. Il doit me dire si on est sur écoute. J'attends ». Son amie revient.


13h30 : Wali reprend le chemin de l'agence. Il consulte ses deux téléphones. J'ai mon téléphone perso pour le boulot, les amis… et j'ai un téléphone factice. Il est au nom de Sébastien Schmitt, un nom bidon. L'adresse aussi est bidon. C'est là que mes clients m'appellent. Si quelqu'un m'appelle sur cette ligne et que je ne le connais pas, je raccroche. Je ne vends qu'aux gens que je connais ou qui me sont présentés. Si un mec vient me voir en soirée, je lui dis qu'il se trompe et que je vends pas. J'ai une liste de 250 personnes et je reçois entre dix et quinze appels par jour.
Wali rentre à l'agence, prépare une signature, relance des appels d'offre. Un jeune couple cherche un deux-pièces, cuisine américaine, si possible en étage. Wali a quelque chose, vers la Muette, et propose de faire visiter. Son deuxième téléphone vibre, Wali ne répond pas.


18h30 : Wali quitte l'agence et salue ses confrères. Il consulte ses messages. Un client veut acheter cinq barrettes. Wali rentre chez lui et son client rappelle. Ils fixent un rendez-vous une demi-heure plus tard, à l'endroit habituel. La règle d'or, c'est de jamais garder la marchandise chez toi. On a des caches un peu partout, dans les caves ou dans la rue. Quand on la transporte en voiture, on la coince vers le haut des suspensions. En cas de contrôle, les flics regardent sous la caisse mais ne pensent pas à regarder là. Pieds nus, Wali sort sur son palier et descend d'un étage. Il tend l'oreille et guette les mouvements de l'ascenseur. Il se penche et passe la main entre les marches et la moquette. Il retire un sachet de plastique avec quelques barrettes. J'ai rarement des embrouilles avec les clients. A part l'autre fois, un grossiste qui venait du même village que moi en Tunisie. Il m'a mis une carotte de 3 300 euros. Il m'a vendu du shit mélangé à du savon. J'ai mis sa tête à prix, façon de parler, je l'ai cherché sur Boulogne. Finalement, mes cousins ont trouvé son pote et l'ont séquestré. L'autre est parti se cacher, il est plus à Paris. Je suis un gentil, je me salis pas les mains. Un autre client me doit 100 euros pour de la C. Je lui ai dit : « Je vais pas te défoncer. En revanche, mes cousins vont t'attraper, te foutre à poil, te prendre ta carte bleue et te faire cracher l'oseille avec des intérêts. Il va demander un chèque à sa grand-mère et me régler ».
La transaction a lieu. Le client sort du métro et serre la main de son dealer. Dans la paume de sa main, l'argent. Après quelques mots, Wali serre la main de son client. Dans la paume de sa main, les barrettes.
Wali retrouve des amis vers la porte d'Auteuil. Les garçons sont à l'aise et les filles sont jolies. Ils restent boire un verre dans un restaurant chic, échangent des plaisanteries. Ils parlent politique et soutiennent Sarkozy. Wali vote à droite. "J'adore Sarko. J'aime sa conception des choses, ses projets d'avenir pour la France, même si je compte pas rester ici toute ma vie : pouvoir gagner plus, faciliter les prêts, les achats immobiliers... Y'en a marre des présidents qui se bougent pas. Lui, il se bouge". Derrière eux, deux stars de la télévision consultent des dossiers.


22h00 : Wali dîne entre amis dans un bar à sushis. Sur le chemin, nous parlons musique et cinéma. Il aime les thrillers et les films qui font réfléchir. En boîte, j'écoute de la house, du RnB, un peu de minimal. Quand j'étais en cours, j'aimais bien réviser avec Mozart, Beethoven ou Chopin. Sinon, entre potes ou devant la PES, c'est plutôt rap US et français.
Le téléphone sonne. Un client veut de la cocaïne. Rendez-vous minuit. Wali s'engage dans un immeuble voisin du sien. Grâce à son statut d'agent immobilier, il peut rentrer dans tous les blocs. Il monte au 3ème et ouvre un placard EDF. Il tend l'oreille, des locataires dînent derrière une porte du palier. Wali tire une ficelle cachée derrière le compteur. Un sac en plastique G20 remonte. Il défait le noeud et retire une dose. Les jeunes commencent de plus en plus tôt avec la C. Comme le shit c'est devenu banal, ils veulent le cran au dessus. Aujourd'hui, les flics te verbalisent plus pour du shit. Ils te le prennent pour le fumer plus tard. Parfois même, ils te rendent ta boulette en disant « Va fumer ça chez toi. » Les jeunes veulent se balader dans la rue et se prendre pour Tony Montana, avec de la C. dans la poche. J'étais pareil à leur âge. La dernière fois, j'ai vendu un gramme à un mec de 14 ans. »


Minuit : Wali se couche devant les clips de MTV et un paquet de Granola. Son téléphone sonne mais il est fatigué. Wali laisse sonner.

 Illustration : the horror.