Un couple d'amoureux fait route dans la forêt. La nuit tombe sur la montagne slave. Soudain, le moteur s'étouffe et le break n'avance plus. Guidés par une lampe torche, Steve et Stacy cheminent sur le bord de la route avant d'apercevoir un vieux manoir au sommet d'une colline. Minuit. La lune perce les nuages et la fenêtre claque. Dans un nuage de fumée, le vampire de l'affiche lacère le cou de la vierge horrifiée. Fin. La lumière revient sur la salle endormie. Renfilant son Quechua, l'amateur de belles oeuvres et d'émotions subtiles insulte ces croyances échappées d'un autre âge et balance à la benne son traître Pariscope. Pourtant, il est aujourd'hui des tribus des grandes villes qui remplacent le Perrier par de l'O négatif en terrasses des cafés : les vampyres.

Secoués par les refrains d'une assommante techno, des écolières perverses et des esclaves en cuir miment avec conviction des scènes d'orgie romaine. Redingotes en latex et baggys ultra larges, hauts-de-forme victoriens et piercings à l'excès, les vampyres d'aujourd'hui mélangent l'esthétique dark et le streetwear ado. Et quand minuit résonne au-dessus du dancefloor, la foule fait voir des crocs que l'on trouvait jadis en rab de Pif Gadget. « Etre vampyre, c'est reprendre le pouvoir sur ta destinée. Le système n'est pas fait pour nous. C'est à nous de faire la différence, de montrer qu'au milieu de tout ce merdier et de toute cette hypocrisie, on peut réaliser quelque chose d'extraordinaire .» Eparpillés en Amérique, au Brésil ou au Japon, les vampyres des cités occupent leurs crépuscules entre gros décibels, rituels invocateurs et transfusions sanguines. Répartis en « maisons », sorte de confréries, les vampyres de New York quadrillent les territoires : Panthion au Bronx, Sahjaza au sud ou bien Hidden Shadows dans le Spanish Harlem. La journée pierceurs, fonctionnaires ou livreurs, les Hidden Shadows se rassemblent la nuit dans les clubs fétichistes pour honorer ensemble les codes sadomasos, les histoires de pleine lune et les kicks de Buffy.

Fondés il y a dix ans par Xanatos et Lord Zillah, les Hidden Shadows ont niché leur QG au Harlem Karate Institute, une école d'arts martiaux. Une fois par mois, le dojo laisse ses prises pour les soirées Bloodbath (Bain de Sang ). Concours de tatouages et T-shirts mouillés - de sang -, les soirées vampyriques affichent toujours complet. Le reste de l'année, la maison vit au fil de messes ésotériques et de célébrations, comme la nouvelle année pour le soir d'Halloween, l'occasion d'accueillir de nouveaux prétendants. « Nous sommes très sélectifs sur les personnes que nous acceptons au sein de la famille. En ce qui concerne les hommes, nous voulons des chevaliers, des soldats et des gentlemen. J'ai pratiqué les arts martiaux pendant trois ans. C'est une manière de conserver une certaine force, une certaine puissance au sein de notre famille. » Une fois admis, le nouvel arrivant est initié d'emblée aux poignées de main secrètes et aux règles de vie de l'Ordo Strigoi Vii, la bible vampyrique écrite il y a quinze ans par Father Sebastian.

« Il est d'usage d'épeler le mot vampyre avec un « y » pour nous différencier des pratiquants de jeux de rôles ou des créatures du cinéma fantastique ». Ancien prothésiste dentaire, Father Sebastian est l'un des fondateurs de la scène vampyrique. « Les Anciens m'ont confié la mission de parcourir le monde pour y créer des refuges où nos semblables pourront vivre sans avoir à se cacher et en paix avec le monde moderne. » Dans la boutique Halloween Adventure à New York, Father Sebastian fabrique des prothèses en résine pour vampyres exigeants. Classic canines, Double ou Interview, les vampyres assoiffés déboulent de leur cercueil en chêne et pin massif pour se faire arranger des dentiers sur mesure à 200 dollars pièce.
« Chacun d'entre nous possède des pouvoirs à sa manière. Nous naissons tous avec un don ». Archi-mûrs pour un break dans une aile de Sainte Anne, les vampyres se rendent compte de leur nature profonde après un traumatisme, comme la mort du hamster deux jours avant Noël. Dès lors, ils sont sans cesse en quête de nouvelle énergie et doivent se recharger auprès d'autres humains. « Certains groupes chassent le soir. Ils sortent pour pomper l'énergie des gens qu'ils croisent. Pour notre part, nous utilisons la communion. En échange, nous donnons du plaisir, de l'amour ou plus simplement, de l'attention. » Et quand un simple échange n'apaise pas leur pépie, les vampyres d'aujourd'hui sirotent un grand lait-fraise sorti d'une perfusion.

Dom Henrie co-présente l'émission Mad Mad House Sur Sci-Fi Channel. Télé réalité lancée en 2004, Mad Mad House rassemble dix candidats dans une immense villa où les vampires en rut et les sorcières vaudoues remplacent les Marianne James. Après neuf semaines, le dernier joueur en course repart avec un chèque de 100 000 dollars. Il y a quelques années, teint blafard et cheveux jusqu'aux fesses, Dom Henrie défraye la chronique en plein direct et à une heure de grande écoute : devant les caméras, il s'enfile un verre de sang fraîchement tiré des artères de Gina, sa fiancée cachée dans la coulisse. La chaîne recevra des centaines de courriers de quakers indignés. « Le sang est le plus beau cadeau qu'on puisse faire. Lorsque tu partages ton sang avec quelqu'un, tu partages toutes ses forces et toutes ses faiblesses. » Une pratique pourtant déconseillée par les chefs de la scène à cause des maladies comme l'hépatite ou bien sûr le sida. Pendant leurs soirées gore, des tracts informatifs commandent aux amateurs de limiter leur soif à leur seul partenaire et de mettre des gants pour un usage unique. « Les crocs ne sont pas fait pour mordre. Pour boire du sang, j'utilise des cathéters, des scalpels ou des seringues et tous mes esclaves doivent passer des tests sanguins. Je conserve le sang dans de petites fioles. »

Des coutumes qui peuvent coûter cher. Nicolas C., surnommé le vampyre de Paris, a purgé huit ans de prison à la centrale de Poissy pour son implication dans une affaire de meurtre en 1994. Fasciné par le sang et les tueurs en série, il se décrit lui-même comme un vrai sataniste, en marge de la scène et des codes vampyriques. « Quand les enquêteurs ont perquisitionné mon appartement, ils ont trouvé des ossements humains qui flottaient au plafond, des vidéos d'horreur et de porno SM, sans oublier les poches de sang dans le frigo que j'avais volées à l'hôpital où je travaillais. »
En attendant, les vampyres de New York restent des pacifistes portés sur les soirées d'une sous-culture hors norme. Prochain grand rendez-vous des vampyres 2008, le 14 février pour la Saint-Valentin. Chéri, tu piques !

Photos: Lukas Zpira.