Les expats sont devenus à Shanghai aussi typiques que les bao zi (petits raviolis vapeur vendus dans la rue) : indissociables de la ville, tout comme les vélos, les néons, les chauffeurs de taxi qui crachent et les vieux qui font leur tai-chi quotidien…
Ils sont arrivés en masse dans une ville que la presse de chez eux leur a vendue comme le "nouveau New York", le "nouvel eldorado", parfois même le "nouveau Far West"... Dommage d'ailleurs que cette presse ait tant et toujours besoin de comparer, car Shanghai ne ressemble à rien. Shanghai est Shanghai, un îlot à part, perdu au milieu d'une Chine elle-même un peu perdue et essayant, dramatiquement, d'étouffer son identité pour ressembler à ces villes auxquelles on l'a trop souvent comparée.

Attirés, donc, par les titres explosifs de la presse internationale, les expats ont débarqué à Shanghai. Ils sont devenus une communauté à part, un microcosme éclectique, bordélique, un mélange incongru de toutes sortes d'individus. Et qui dit “mélange”, dit évidemment impossibilité de parler des « expats » en général, au risque de faire naître une nouvelle connerie de plus du genre « Tiens, à propos de Shanghai, j'ai lu que les expats là-bas étaient tous devenus fous » … Pour changer un peu, on va éviter de tomber dans les portraits du Français qui a réussi en Chine, on laisse à l'Expansion le plaisir de publier le joli article flanqué d'une photo de lui et sa famille sur le « Bund » et de citations extraites de son interview écrites en gras. Non pas que ça manque d'intérêt, mais c'est malheureusement une des seules faces de l'expatriation qu'on aime à nous montrer… Et l'expatriation est beaucoup plus complexe que la réussite de l'entrepreneur lambda qui a tout misé sur la Chine pour monter son bureau de sourcing.

Pour les Parisiens, dont je fais partie, fans inconditionnels de leur ville, l'expatriation à Shanghai est d'abord très, très douloureuse. Dans cette énorme ville, plutôt laide, traversée par deux énormes autoroutes, grise de pollution, en effervescence hystérique constante, on commence par regretter amèrement Paris, encore plus de lui avoir craché dessus quand on y vivait, et on se flagelle en se jurant de ne plus jamais dire de choses méchantes sur notre Paname qu'on kiffe quand même sacrément ! Et puis doucement, on prend goût à Shanghai, à cette frénésie délirante sans queue ni tête, à ce grand n'importe quoi dans lequel tout est à faire. Parce que oui, Shanghai a vraiment des allures de nouvel eldorado, comme une grande plaine vierge de toute construction sur laquelle chacun fait ce qui le branche ; d'où le mélange disharmonieux… Et ici, c'est vrai, tout est permis, on peut toucher à tout sans avoir un bac + 46 et 15 ans de stage derrière soi, on peut du moins essayer, et ça fait la différence, indéniablement… A 26 ans, j'ai monté avec mon mari une boîte de créa qui cartonne, je travaille pour le Elle et le Vogue chinois… j'ai l'impression d'avoir gagné dix ans en venant ici.

Il y a ici une réelle passion pour tout ce qui vient de l'Occident. Ceux qui sont nommés “lawai” (les étrangers) par les Chinois ont ici un statut privilégié et sont considérés comme une valeur ajoutée, quel que soit le domaine, quel que soit le boulot. Avoir un Blanc dans sa team a la même valeur que celle du label rouge pour les poulets fermiers : c'est un garant de qualité.
La semaine dernière, un de mes amis réalisateur a été payé pour jouer le rôle d'un couturier français pour l'opening d'un magasin de sapes; on a demandé à un autre de se faire passer pour le styliste lors d'un défilé et de déambuler sur le podium à la fin du show, un petit Jack Russel dans les bras pour la touche trendy et un peu désuète…

Ça fait partie de la folie shanghaienne et des raisons pour lesquelles beaucoup d'expats pètent tout simplement un câble.

Comme toutes « les villes où tout est possible », Shanghai attire son lot d'âmes perdues. C'est le moment de présenter la catégorie la plus imbuvable et sans doute la plus pathétique de nos amis expatriés : le looser venu ici chercher la reconnaissance qu'il n'a jamais, jamais, eue chez lui, l'artiste médiocre qui s'est toujours vu comme l'incompris - alors qu'il était peut-être juste mauvais. Il pénètre Shanghai, rongé par une envie bouillante et si peu assouvie de conquête, de paillettes et de célébrité, et la plupart du temps… il y arrive. Parce que c'est aussi ça Shanghai, la possibilité de réussir tout et n'importe quoi, l'osé comme le médiocre, les grandes choses comme les petites… Shanghai donne l'opportunité de bluffer.
Notre Wannabe devient donc un vrai beauf, qui se croit branché et arpente les rues shanghaiennes en terrain conquis, armé de 3 ou 4 petites Chinoises pendues à ses lèvres. Il pète les plombs, habite un 300m2 avec femme de ménage à 1 euro de l'heure tous les jours. Se pensant au top alors qu'il surfe simplement sur un petit succès facile - et éphémère - voila notre gros expat dégoulinant de vice, buvant sa coupe de champagne dans le jacuzzi de sa terrasse surplombant tout Shanghai. Passé le mépris, difficile de ne pas avoir de pitié en pensant à l'atterrissage…

Shanghai et son lot d'expats est un phénomène passionnant, un moment qui ne durera pas éternellement parce que viendra sans doute un jour où les Chinois, ayant longuement observé tous ces “lawai” venus “conquérir” leur pays en gagnant plus de 10 fois leur salaire mensuel (le salaire moyen chinois est de 100 euros par mois), leur feront gentiment comprendre qu'il est temps de partir…

Etre à Shanghai aujourd'hui est aussi l'occasion de voir comment le communisme a flingué toutes les capacités de réflexion des Chinois ainsi que tout esprit critique. C'est réaliser que les Chinois sont en train de gommer leur identité et leur histoire pour ressembler aux Etats-Unis, c'est voir à chaque coin de rue des gigantesques centres commerciaux qui s'appellent “World Trade Center”, “The White House” ou “Central Park”. Que donnera cette nouvelle proximité entre les Chinois, encore très muselés dans leur esprit et soumis à la propagande, et les Occidentaux ? Ce qui est sûr, c'est que l'ouverture commence par là. Un ami chinois est venu à Paris en septembre dernier, première fois qu'il sortait de son pays, premier passeport et il était étonné que les gens ne se tirent pas dessus en plein milieu de la rue. Les seules images qu'il avait vues de Paris étaient celles des « émeutes » dans les banlieues…

Etre à Shanghai aujourd'hui, c'est enfin découvrir que les Blancs ont gardé en eux ce je-ne-sais-quoi de colonialisme, dans leur démarche, dans leur intonation quand ils s'adressent aux Chinois, dans cette sensation qu'ils ont d'être chez eux sans se plier aux moeurs locales. Peut-être simplement parce qu'on leur a toujours dit et appris qu'ils étaient et qu'ils faisaient le jour et la nuit sur la scène internationale… Quitte à traverser le monde, il serait peut-être temps de changer d'angle de vue…

 
Par Olivia G.