Comme moi, vous avez sans doute déjà passé des heures sur des sites de photos de soirées, regardant des kilomètres d'inconnus prenant la pose devant l'objectif, crâneurs, pétasses, ivres morts, looks incroyables, bombes atomiques, franges et bisous entre filles. Avec, comme moi, l'impression d'avoir été hypnotisée par le vide abyssal que peuvent constituer ces défilés de visages anonymes, entre voyeurisme et consternation, fascination et sentiment d'exclusion, pensant confusément « mais je m'en fous de tous ces gens !! » et… « mais pourquoi j'étais pas là ? »

Nos échappées nocturnes ne seraient-elles plus un secret pour personne ? Énième syndrome de notre « société du spectacle », voici que la nuit se donne à voir sur Internet. Eh oui, désormais nos plaisirs nocturnes ne s'évanouissent pas une fois le jour revenu, puisqu'ils ont toutes les chances d'apparaître sur les multitudes de clichés en ligne dès le lendemain. Les sites et blogs de photos de fêtes, professionnels ou amateurs, pullulent, cartonnent parfois (le site du photographe américain Cobrasnake, où figurent aussi bien Lindsay Lohan et Paris Hilton qu'une ribambelle d'illustres inconnus alcoolisés, reçoit chaque jour 25 000 visites). Sur MySpace, les clichés circulent à vitesse grand V la soirée à peine finie, expos photos gratos accessibles à absolument n'importe qui, ce qui en fait un genre nouveau dans l'art de la photo de nuit.

La photo de soirée version 2007 doit être flatteuse ou décadente, rigolote ou sexy. Elle aime les ratés, les décadrages, les détails, les instants, rejette les poses trop statiques, bref, elle donne à voir des nuits fofolles, sexy et décadentes (parfois bien plus que la réalité… ). Marco Dos Santos, DA du célèbre Paris Paris et photographe depuis plus de 10 ans, s'est lancé peu après l'ouverture du club « dans une étude photographique personnelle, une sorte d'archive de gens inconnus ». Des snapshots pris chaque soir et mis en ligne sur le site du club, dans un noir et blanc qu'il a lui-même configuré, avec des contrastes arrangeants - « même si ce n'est pas le but » - qui confère à ses portraits une très belle qualité. Avec pas mal d'humour et une affection particulière pour les ratés, « une fille qui sort des toilettes avec la moitié du rouleau de PQ coincé par inadvertance dans son jean, les tapisseries de vomi, grimaces de DJ » comptent parmi ses préférés. Résultat : plus d'un million de visites depuis le lancement du site.

« J'habitais à Buenos Aires quand le Paris Paris a ouvert ses portes, raconte Gabrielle. Quand j'ai appris qu'on pouvait voir les photos des soirées sur le site, j'y suis tout de suite allée. C'est assez rapidement devenu une addiction, je devais bien y faire un tour une fois par semaine, à la fois fascinée… et un peu dégoûtée. Fascination parce que les soirées avaient effectivement l'air d'être plus hype et plus trash que ce qui se faisait à Paris avant que je parte ; et dégoût pour exactement les mêmes raisons. Parce que même de loin, elles semblaient signer l'avènement d'une sorte de nouvelle monarchie parisienne, basée uniquement sur la beauté et la coolitude, ces photos avaient un côté extrêmement excluant et limite révoltant. Mais je dois bien avouer que le soir même de mon retour en France, j'étais au Paris Paris… » Et, faut-il le préciser, dès le lendemain, elle-même en ligne, en noir et blanc, passée pour l'éternité de l'autre côté du miroir : celui de ceux « qui en sont ».

Julien Demond est réalisateur et fondateur de la "Fullscreen team", spécialisée dans les films de soirées, et collabore actuellement au projet de télé sur Internet « Nuit TV » lancé par l'équipe… du Baron : des images et vidéos de soirées, en veux-tu en voilà. « Le comportement des gens vis-à-vis de la caméra a beaucoup changé en très peu d'années. Il y a toujours une première réaction de timidité qui est de dire « oh non ! je ne veux pas être filmé », et puis les gens reviennent vers nous parce qu'en fait ils en ont très envie. » Un phénomène qu'il voit comme une conséquence directe de la télé-réalité, qui nous a habitués à voir des personnes lambdas sous les projecteurs. Appliqué aux nuits parisiennes, il y a un côté « j'en suis », une sorte de rite d'intronisation qui pousse les gens à se prêter au jeu. «Ça signe la fin de la vie privée, c'est certain, mais moi je trouve ça vraiment génial ce nouveau phénomène qui veut qu'on soit tous "people". Et puis, c'est des souvenirs pour plus tard. Ça me fait déjà rire le lendemain, alors dans 20 ans... », ajoute Martin.

Nous y voilà. L'époque étant à la nostalgie, au refrain « c'était mieux avant », les livres de photos des nuits qui nous ont précédées sortent en pagaille (Ron Gallela, Maripol, Ricky Powell...), et nous abreuvent de ces images du Palace, du Studio 54, ou de la Factory, ces nuits dont on nous dit qu'elles étaient tellement plus folles, gaies, libérées et créatives que les nôtres. Alors, parfois, on sent dans les clichés une nostalgie anticipée, une conscience d'être en train de fabriquer des archives. André, graffeur, patron du Baron, que la nuit a fait photographe, revendique une inspiration marquée par les photos de l'époque de Warhol, et, plus loin, de Man Ray et de sa bande de copains surréalistes. Son ambition, dit-il, c'est que les années 2000 demeurent dans les mémoires des générations futures comme une époque de joyeuses beuveries créatives, d'orgies même parfois, un peu comme un doigt d'honneur, à la fameuse « morosité ambiante », et « aux années 90, dont les nuits étaient tristes à pleurer». Avec la collaboration d'Olivier Zahm (du Purple), il a créé Wow ! A Nightlife Magazine, exclusivement dédié à la photo de nuit : en pagaille, anonymes, figures de la nuit, gratin de la fashion et du vaste monde du spectacle côté nuit en noir et blanc, sur papier glacé (de luxe, 110 euros le magazine tout de même). Après le succès du premier, un deuxième numéro s'apprête à sortir. Mais pourquoi un tel engouement ?

En couleurs, floues, coupées, désaxées, embuées, gaies, déjantées, les photos de "Dame Pipi", figure de la nuit parisienne, sont hors normes, et se moquent du degré de célébrité de ses sujets. Yvette Neliez de son vrai nom a commencé ses premiers shootings nocturnes quand elle travaillait dans les toilettes du Pulp, en 2000. Avec son appareil - premier prix du bas de gamme, mais qui a survécu à des flots de champagne assure-t-elle -, ce qu'elle dit chercher avant tout, c'est « capter l'instant. La nuit, les gens essaient, chacun, a des degrés différents, dans leurs possibilités, d'être un peu plus eux-mêmes. » Et si je n'ai pas envie de montrer ce que je fais de mes nuits ? Pourquoi ne pas laisser à la nuit le charme de conserver ses mystères et ses oublis ? Est-ce que les nuits ne sont pas censées nous libérer parce qu'on aime croire qu'elles ne verront jamais le jour ? C'est bien sûr ce sujet précis qui fait vibrer l'objectif des photographes, attirés par la spontanéité des attitudes et l'excitation procurée par l'idée du fameux "instant", où tout est possible, où n'importe quoi peut arriver ; dérapages incongrus, sexy, loufoques ou plus glauques.

« Évidemment, ça flatte quelque chose en moi, mais je n'aime pas du tout l'idée que n'importe qui puisse voir ce que je fais de mes nuits ; pour moi c'est très intime la nuit » commente Eve, habituée des clubs et des prises de vues improvisées. « J'ai l'impression que quelque chose m'échappe, je trouve ça assez violent. » Mais, à part les adultérins qui ont droit à la clémence des photographes, difficile d'y échapper, sous peine de non-coolitude. Un petit tour au Paris Paris et vous constaterez que Marco est loin d'être le seul photographe muni de son appareil. Comme le touriste, le fêtard serait-il entrain de se muter en photographe hystérique, avec pour nouvelle prothèse son appareil numérique greffé à la main (celle qui ne tient pas le verre) ? « L'enfermement des diverses composantes d'une expérience - que ce soit dans la "boîte noire" de l'appareil photographique ou dans une "boîte noire" psychique, explique le psychiatre Serge Tisseron, est toujours guidé par le désir d'en préserver intacte les composantes non assimilées afin d'en rendre possible, plus tard, l'assimilation. » Autrement dit, la photographie constituerait un acte de résistance contre l'écoulement du temps : on photographie sans relâche pour pouvoir revivre ultérieurement ce qu'on n'a pas le temps de vivre le moment présent. Trop de photos pour absorber le trop plein de fêtes ? « Dans le cas de la photographie, l'ensemble des composantes de l'expérience enfermée trouvent, à partir de son image, l'occasion de se déployer à nouveau. La "chambre noire" est la prothèse technologique que l'homme a su le plus efficacement adapter à ses besoins psychiques d'assimilation du monde. » Bref, on prolonge la fête par le souvenir photographique. « Quelqu'un m'a dit que lorsqu'on regarde mes photos, on se souvient que finalement on s'est bien amusé dans la soirée. » raconte d'ailleurs Dame Pipi.
A quand plus de photographes que de spectateurs ? Plus de preneurs d'images que de personnes sur le dancefloor ? Ça ferait une sacrément bonne photo… Et à ce moment-là, nos photos d'hier soir auront sûrement déjà un parfum de nostalgie.

Par Chloé Mahieu et Valentine Faure