C'est vrai aussi que certains styles ou courants musicaux défendent explicitement des revendications politiques. Cet engagement est parfois aussi noble qu'utile, par exemple quand la tradition de la protest song s'attaque à l'esclavage (les « Strange fruits » - c'est-à-dire les Noirs pendus - de Billie Holiday), à l'égalité des droits (Marvin Gaye, Last Poets, Gil Scott-Heron), à la libération des moeurs (Bob Dylan, Joan Baez, John Lennon) ou à des guerres injustes (War d'Edwin Starr, War Pigsde Black Sabbath, etc). Ça l'est aussi, quoiqu'avec une portée pratique et une consistance politique sans doute plus limitée, quand le rock devenu punk défend une vision anarchiste de la société (Sex Pistols pour le grand public, Dead Kennedys ou Crass pour la critique interne au mouvement). Cette articulation entre musique et politique inspire dans d'autres cas un silence poli - non Chris, ce n'est pas de Coldpay dont l'Afrique a besoin (voir) - ou pas de silence poli du tout - non Bono, tu n'es pas le Chef du Monde (voir). Passons enfin sur ces copules monstrueuses que sont le rap chrétien ou encore le hard rock sarkoziste .
En effet, qui parle de la majorité silencieuse des autres artistes engagés : ceux qui ratent leur engagement, ceux qui sont récupérés mais pas par les bons, ceux qui ne se rendent pas compte, ceux qui pensaient bien faire mais en fait non ? Petite liste non exhaustive mais parfaitement objective, de quelques-uns de ces « malgré-nous » engagés à gauche ou à droite… mais sans le savoir.

Pourquoi Kanye West est-il un artiste de droite ?
Après avoir été longtemps dans l'ombre de ses productions, Kanye West a semble-t-il mal digéré l'omniprésence universelle qui le caractérise aujourd'hui. On pourrait relever sa mégalomanie bien sûr, ou sa propension à se transformer dans chaque clip en panneau publicitaire du groupe Vuitton. Il apparaît surtout que Kanye West est l'artiste idéal du capitalisme mondialisé d'aujourd'hui. Import/export à l'international, produits dérivés, lunettes-avec-plus-de-diamants-que-Pharrell-dessus, mais surtout une incapacité à envisager la création artistique autrement que sous l'angle de la propriété privée et du taux de productivité. Il y a de l'electro en France ? J'achète (voir) ! On peut faire des clips intéressants - scandale (voir) - et pas chers ? J'achète, je rends ça inintéressant et j'encaisse ! Lui et son challenger en plastique 50 Cent (je relève pas le nom, hein) sont les derniers avatars musicaux d'une classe de businessmen mondialisés incapables d'être présents au monde, sinon sur le mode anal de la possession immédiate et de la domination. « Si je vends moins que Kanye, j'arrête ! ». Pas de jaloux, arrêtez tous les deux !

Pourquoi les Ramones sont-ils un groupe de gauche ?
OK, Johnny Ramone bénissait (littéralement) George W. Bush, OK leurs paroles ne contiennent jamais de mots de plus de deux syllabes, OK ils aiment bien faire des jeux de mots d'attardés sur le IIIe Reich. Bref, ils se donnent un mal de chien pour être conservateurs. Oui mais voilà, c'est raté. L'irruption des Ramones - à l'aube du punk en 1974 - est en fait une date fondamentale dans l'histoire de la démocratisation de la pratique musicale. Personne n'a fait plus pour abolir les infâmes privilèges de la caste des guitar hero. Personne n'a davantage décomplexé les compositeurs : 3 accords = non pas un morceau ! non pas trois morceaux ! mais une discographie tout entière ! Et si en plus tu n'as pas un sou, viens donc en baskets qui puent. En bref, les Ramones représentent l'irruption des masses, le vent de l'égalitarisme qui souffle sur la musique pop. Dee Dee Ramone, seul de gauche dans le groupe, devait d'ailleurs bien le sentir, lui qui a enregistré un album de rap blanc « du ghetto », nonobstant les quolibets des autres membres du groupe (voir).

Pourquoi Diam's est-elle une artiste de droite ?
On me rapporte récemment qu'avant un mariage bourgeois-catho-plus-à-droite-tu-meurs, la mariée avait dû, lors de son enterrement de vie de jeune fille, réenregistrer en studio Jeune Demoiselle de Diam's, afin que la chose fût passée en boucle par la disco mobile pendant la soirée. Simple erreur de casting, ou récupération cynique dira-t-on. Hélas, il y a des raisons à ce que Diam's ne pose aucun problème aux organisateurs d'un mariage dans la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnay ou sur TF1. Au-delà de la gouaille pittoresque et des pyjamas en pilou qui ont fait croire à Erik Orsenna qu'elle était la porte-parole des « jeunes de banlieue », Diam's défend à longueur de textes une vision parfaitement réactionnaire de la société et des rapports entre les hommes et les femmes : célébration de la tradition - en particulier religieuse - comme valeur suprême, de la famille comme cellule indépassable, du mérite individuel comme seul salut, et de l'honneur, de la fidélité et du mariage bien sûr, comme idéal pour tout couple. Résumé : le Mec Mortel de Ma France à Moi, c'est un mec qui est fier de ses origines, qui aime son pays, qui est fidèle, et qui traite sa petite femme comme une petite princesse. Il s'agit donc de Jean-François Copé.

Pourquoi The Cure n'est-il pas un groupe fasciste ?
En 1978, un jeune groupe new wave décide de faire un morceau (Killing An Arab) inspiré de l'intrigue de L'Etranger d'Albert Camus, car son leader, Robert Smith, est passionné par l'existentialisme et les références qui font intelligent. Dans la chanson, comme dans l'ouvrage, le narrateur tue froidement un Arabe sur la plage. Avec ce titre - ajouté à l'air d'ado de Robert Smith dont la maman serait rentrée dans la chambre au mauvais moment - The Cure tenait là une bonne provocation calibrée NME. Petit problème dans l'Angleterre du National Front, le morceau fut à la fois considéré comme un apologie du racisme et même adopté comme hymne tout indiqué par certains néo-facistes. Dans l'urgence, le groupe colle un sticker sur la réédition de 1979 précisant que malheureusement, le morceau n'est pas raciste. Même morceau, même problème, des années plus tard, dans le contexte de l'après 11 septembre, où le groupe décide cette fois de ne pas intégrer le morceau à un Best Of. Mais décidément les gens l'adorent ce titre, mais bon quand même ça craint, Abu Ghraib tout ça. Il faut trouver une solution, définitive cette fois. Facile en fait, il se trouve qu'avec un habile jeu de mot, le morceau devient tout à fait antifasciste. Et The Cure de finir triomphalement ses concerts, notamment au Royal Albert Hall en 2006, en chantant Kissing An Arab…

Pourquoi les Neptunes sont-ils des producteurs de gauche ?
Bon, c'est sûr, on peut tout à fait classer Pharrell dans la catégorie « melons géants», avec Kanye, Fifty et Timbo. C'est sûr, dans le clip de Number 1 - « Dis moi Skateboard P, tu utilises quoi pour que tes chemises en soie de Chine soient si soyeuses ? Des domestiques, Kanye » - on se croirait au Country Club du Prince de Bel-Air (voir). Malgré tout, en terme de création et pour tous les home studistes du monde, le progressisme de la musique des Neptunes est indéniable. Ils ont montré plus que tout autre que la qualité de la création n'est pas d'abord ordonnée à la qualité du matériel possédé. Un sampleur lambda, des sons de boîte à rythme pourris, le fait d'exhiber les imitations d'instruments plutôt que de les dissimuler et hop ! 50% de la musique RnB diffusée entre 2000 et aujourd'hui. En utilisant avec génie une fausse basse ou un faux saxophone pour ce qu'ils sont (voir), les Neptunes ont enterré le modèle hiérarchique et élitiste du producteur d'antan, dont la distinction était assurée par une position de pouvoir et des ressources matérielles. Et lorsque cette position dominante a finalement échu à Pharrell et Chad, ils ont certes créé à la chaîne pour s'assurer d'un profit maximum, mais ont aussi su opérer des choix radicaux en rupture avec la stricte logique de rentabilité. Du point de vue du système de formatage de la musique de variété américaine, il n'y a rien de plus punk que Drop It Like It's Hot (voir) et son claquement de langue à 6 millions de dollars.

Pourquoi Bruce Springsteen n'est-il pas un artiste républicain ?
Tout était parfait sur Born In The USA : la pochette de l'album genre pompiste-pompier-viril, le clip truffé de drapeaux américains qui flottent au vent, la production calibrée pour une diffusion dans des stades de 500 000 000 personnes et/ou à des concours de dragsters, le titre surtout, à la fois bête et idiot. Tout le monde aurait pu s'y tromper. Du coup, les fans de rodéo s'y sont trompés, les fans de sport s'y sont trompés (voir), les fans de guerre s'y sont trompés (voir), même Ronald Reagan l'a trouvé vachement couillu-patriote dans le genre, le morceau. Mais Bruce, lui, il avait écrit un morceau anti-guerre du Vietnam enfin ! Du coup pour se venger, en 2004, il a joué Surrender plein de fois pour le candidat démocrate John Kerry (aucun lien avec son résultat final).

Pourquoi la « nouvelle scène rock parisienne » est-elle de droite ?
Pour les chanceux qui l'ignoreraient, la NSRP est l'appellation marketingo-journalistique servant à désigner 4 ou 5 groupes de préados en échec scolaire qui représentent le « retour du rock » à Paris depuis 2/3 ans et ont récemment plus ou moins échoué à vendre des disques (Naast, Plasticines, Second Sex, BB Brunes). Certains rock critics non musiciens ou ayant pris trop de drogues dans les années 80 ont cru voir en eux le retour de la fougue des Stooges 69 ou de la folie des Sonics. Il y a effectivement des similitudes : 3 accords mal joués, un vocabulaire de 120 mots et des cheveux, bref, toute la panoplie du « bad boy » - enfin du « mauvais garçon » (voir), enfin en miniature, genre « Little Beauties » (voir). Seul souci, il suffit d'aller une fois au Gibus pour s'apercevoir que la rage originelle des déclassés du rock est en l'occurrence criée et écoutée par les rejetons à mèche de la haute bourgeoisie parisienne. Cela doit bien réduire un peu la portée subversive de la chose, sauf à considérer que leur présence sur la scène de l'Olympia est à elle seule un audacieux happening (voir). En revanche, gros intérêt à ce type de bal costumé rock pour les maisons de disques : faire éclore des bonzaïs rockeurs de l'intérieur d'une classe sociale afin ensuite de les vendre à une foule de jeunes bourgeois dépolitisés à fort pouvoir d'achat et obsédés par la consommation et l'imitation. Bien tenté, mais la cible est un peu trop restreinte et du coup mais ça marche moins bien que les T-shirts Che Guevara. Pour ceux qui voudraient néanmoins se lancer dans cette gamme de produits, voici une méthode en ligne (voir).


Par Cyril 2Real // Illustration: Coconut Darling.