La “Marche” commence toujours dans le métro, quand on se dit que les deux petites meufs avec leur petite chemisette à carreaux, leur petit hoodie à zip et leurs petits cheveux le long des oreilles y vont aussi. “Je sais pourquoi il y a autant de monde”, dit une dame à sa mère. “C’est la gay pride, ils vont encore envahir mon quartier.” Pourtant la famille goth descend bien avant Montparnasse, ce n’est pas si bondé.
 
Au point de départ, le “carré de tête” pose pour les photos. Organisateurs et politiques sont derrière la banderole : Huchon, Lang, Hidalgo, Romero, Joly, Mélenchon, des gens obscurs de “Cap 21”... Il manque encore Delanoë. Oh non, pas encore le coup du “j’peux pas venir, j’ai un déj”. Mais il arrive enfin après Arielle Dombasle. ll veut peut-être montrer qu’il est la vraie star. Alors que non.

Après les allocutions de visibilité bi, lesbienne, trans, sida et anti-raciste, Dombasle se visibilise elle-même au micro. La marraine de la Marche des Fiertés 2011 a l’élégance de ne pas parler de son nouvel album que la communauté gay est sensée écouler. “Les gays sont faits pour le mariage” a-t-elle déclaré plus tôt dans une interview. Sous-entendu “whatever, achetez mes disques qui le fera sinon”. 

En marge de ce petit raout, je m’approche d’un garçon pour lui dire “rappelle-moi où on s’est vu déjà” mais il me fait signe qu’il est sourd. Du coup on s’embrasse goulûment, c’était sans doute le motif de notre interaction précédente. Je me suis fixé comme objectif de l’après-midi - après celui de “couvrir” pour Brain - de rouler des pelles à un maximum de gens. Il faut se fixer des objectifs sinon on s’ennuie. La “Pride”, c’est la dixième fois que je me la tape. Rien ne m’attire ici. 

Les centaines de milliers de participants et badauds, je les connais tous par coeur. A part les PopinGays et les Gay Musette, la musique est toujours craignos. Il n’y a pas de revendication claire ; le mot d’ordre des organisateurs “Pour l’égalité, en 2011 je marche, en 2012 je vote” est suffisamment flou pseudo-fédérateur pour ne motiver personne. Il n’y a pas de slogan rigolo à scander. Les Panthères Roses, la seule association drôle depuis le FHAR et les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence, ne sont plus tellement marrantes.
 
Le côté parade de drag queens, je n’en ai jamais été très fan et pourtant je commence à le regretter. Elles ne semblent être qu’une dizaine sur tout le parcours et presque toutes pauvrement lookées. A croire que beaucoup, lasses de ne servir qu’à remplir les disques durs des photographes amateurs et les JT du week-end des débuts d’été, sont retournées à l’anonymat du pantacourt-polo bariolé. Je ne peux pas les blâmer : moi-même, je ne ressemble à rien. Comme j’essaye souvent de faire le malin, j’ai enfilé mon t-shirt “In Memory of Notorious B.I.G., Tupac, Aaliyah et Left Eye”. Je représente pour le hip-hop et les victimes.

Rien ne m’attire ici mais je viens quand même. Peut-être en souvenir de mon moi adolescent qui débarquait de sa banlieue et qui constatait de visu qu’il n’était pas le seul homosexuel au monde. J’avais alors compris qu’à côté de 500.000 personnes, j’étais plus fort, même si aucun char ne passait Radiohead ni les Fugees. Peut-être aussi parce que je veux croire que cette manifestation, dans un pays puant de conservatisme sexiste et criant d’inégalité comme la France, ne sert pas à rien.
 
Si moi je n’y vais pas, il n’y aura bientôt plus que des adolescents hétéros pour marcher-danser. Je croyais que même s’ils venaient surtout comme à une sorte de before de la Techno Parade, leur présence suffisait à attester d’une société future moins conne, plus sensible aux problématiques LGBT. Je n’en ai plus été si sûr lorsque j’ai vu la petite masse de jeunes gens dansant derrière le char de GayLib, l’association des pédés de droite. Bien sûr, ils ne savaient pas ce que “GayLib” signifiait. Mais le slogan immense sur le flan du camion “Nicolas Sarkozy, si tu ne fais pas attention à nos droits, nous ne voterons pas pour toi” ne les faisait pas plus tiquer que ça. Peut-être qu’il n’y a pas davantage à espérer d’eux que de la vieille dame demandant à sa camarade “Têtu ? C’est quoi, ça ?”
 
Je m’étais approché de la jeunesse écervelée en me préparant chez moi dans une bouteille en plastique un mélange alcoolisé qu’aucun de mes frères jeunes n’aurait osé : de la liqueur croate aromatisée à la poire et de l’eau, pour un résultat couleur pisse fluo. Objectif : roulage de pelles. Moyen : alcoolisme, donc. Au milieu de l’après-midi, alors que le soleil fomente un puissant coup de soleil sur mon crâne chauve, je suis le mec le plus lourd du quartier.

Mes tentatives sont évidemment des échecs pour la plupart, mais le défilé devient, bon an mal an, fort sympathique et châtoyant. A part la grande tendance de l’année, le torse nu porteur de message au feutre (“En 2012 je vote”, “dsl les filles je suce des bites”, “06 62 45 16 24”...), l’aspect le plus cool est la variété extrême des trajectoires et des souhaits mêlés dans un même cortège. Les homoparents et leurs poussettes, les femmes trans brésiliennes, le groupe de soutien à Xena la Guerrière, garçon travesti en icône lesbienne, le salon de coiffure Spacehair...
 
Mais aussi les militants de l’abolition de la peine de mort en Arabie saoudite, les autres femmes trans qui ont magnifiquement loué leur camion à la société “X-Travatrans”, les sept individus bisexuels identifiés comme tels et leur positionnement pédago-philo (“la bisexualité a toujours existé, c’est un sentiment d’être au monde avant d’être un style de vie”), les lesbiennes “non-mixtes” et leur contre-rassemblement au pied de l’Institut du Monde arabe, les étudiants en “agro” qui “cultivent la différence”...
 
Mais encore les sourds-muets et leurs private jokes, les nombreux “bears”, les Juifs, les randonneurs, les Asiatiques, les nageurs et leur chorégraphie quatre nages, les CFDTistes qui distribuent des capotes CFDT, les personnels hospitaliers, les agents des collectivités territoriales, les “gays de Peugeot-Citroën”, les policiers, un punk handicapé roulant derrière les centristes, et le vendeur de ballons de baudruche qui, lorsque une voix au mégaphone demande “Êtes-vous pour l’égalité”, s’époumone : “Oui”...
 
Apparemment, tout cela devait se terminer en kiss-in géant place de la Bastille à l’appel d’Arielle Dombasle mais, lorsque j’arrive, pourtant à l’heure, je ne vois que l’habituel podium FG. A 20h30, c’est évacué.
 
Crame.