Il y avait bien longtemps déjà qu'Amy Winehouse n'était plus une chanteuse. Qu'elle eût jamais chanté, beaucoup de gens s'en foutaient depuis 2008, estimation basse. Certains avaient compris qu'elle était douée, dès l'affreux Frank en 2003, puis les amateurs à partir de Back to Black en 2006. Mais la vie de femme publique d'Amy n'a véritablement commencé que lorsqu'il fut mondialement reconnu qu'elle était surtout une curiosité. Pas facile d'atteindre ce remarquable niveau de notoriété sale. Il faut d'abord avoir compris, comme tous les grands, que dans la musique pop, c'est souvent l'habit qui fait le moine. Amy sent vite qu'elle ne doit pas être une simple interprète, qu'elle doit réussir à incarner un concept simple et fort, devinable en deux traits à Dessinez c'est gagné. Comme Polnareff, Elton John, ZZ Top ou Daft Punk, Amy fixe alors en 2007 une panoplie fameuse qui ne la quittera plus jusqu'à sa mort : choucroute 60's sur corps de taularde anorexique. La tête de Ronnie Spector sur le corps de Lemmy. Trouvaille de génie. Et parfaitement cohérente avec une attitude publique alliant minauderie genrée, attitude caillera et accent popu vaguement bad girl. Rien de tout ça cependant n'aurait matché avec le premier album Frank, collection de jazz lounge que même Nova n'oserait plus passer. C'est bien là l'autre trouvaille du système Amy Winehouse, patente sur Back to black, où son producteur Mark Ronson prend une décision : il faut la faire sonner comme ses cheveux. Il invente alors le style Riot Girl Group : le best of des Supremes + une production un peu moderne + un zeste de culture anglaise urbaine et multiculturelle. Le tout parachevé grâce à un dernier ingrédient, nécessaire mais non suffisant : la voix et l'interprétation d'Amy. Un timbre absolument exceptionnel, un placement rythmique unique combinant inspiration jazz, précision soul et respiration hip hop. Avec ce mélange de rébellion et de convention, Amy devient vite la chanteuse néo-ancienne parfaite des années 00, celle qui peut plaire à ta chérie comme à ta mamie .
 
Une belle mécanique, une diva moderne qui chante comme elle danse comme elle parle. Mais comme elle vit aussi… Et c'est là que le système commence à déraper et à échapper à la diva-D.A. d'elle-même. Dans un premier temps, ses frasques la servent évidemment, excitent les médias, les programmateurs, et les mateurs. Comme souvent en pop depuis 50 ans, l'industrie musicale s'était trouvé là une énième freak talentueuse menant une vie qui fait mi-vomir mi-bander ceux qui ne feront jamais qu'acheter ses disques. Amy a ce petit supplément télé-réalité qui fait sortir une chanteuse du rayon disque et la propulse dans les tabloïds et au 20h. Nous sommes en 2008 et il n'est déjà plus possible d'écouter sa musique. Son personnage de guignole trash a déjà envahi la vie sociale jusqu'à la nausée. Amy bourrée, Amy défoncée et/ou annulée, Amy qui fume-ci ou ça, qui suce celui-ci ou celui-là. Aucun de ceux qui ont aimé sincèrement sa musique la première fois ne voulaient voir ça. Et pourtant, sa vie de junkie coeur d'artichaut, sans intérêt et banale comparée à 1000 autres artistes du passé, dégueule partout. Ton papa t'en parle, ta tante a un avis. Sous cette loupe pornographique, pas le droit de vivre ses vices privés en secret. Epiée, sharée, lolisée sur tous les réseaux sociaux possibles, Amy Winehouse devient un marronnier, un bien public délavé, le concept même de la limite accessible à tout un chacun. Et une fois son talent enseveli sous l'ordure du quotidien et de l'instantané, le fait même qu'elle fût un jour chanteuse importe peu. Exclusif: la chanteuse soul déjantée Amy Winehouse montre sa chatte dans le magazine X.

Tout ça pourrait n'être que méprisable sans le gâchis de sa disparition. Malheureusement, grâce à ce concours d'obscénité, on aura eu avec Amy, Gainsbarre dès le premier album de Gainsbourg. Pas le temps de vraiment construire quoi que ce soit, juste l'urgence de fuir par tous les moyens. Prochain sur la liste des cadavres vivants auscultés H24 : Pete Doherty, qui à en croire les twittos ces jours-ci, devait "mourir à la place d'Amy". Imagine-t-on Janis Joplin la bi, Hendrix le drogué ou John Bonham l'alcoolo avoir aujourd'hui une carrière normale ? Les Led Zeppelin auraient-ils aujourd'hui travaillé dans la longueur avec les rumeurs de viol qu'ils se traînaient ? Houlala, les jolis trending topics, les jolies headlines, les jolis Tumblr que ça aurait fait. Heureusement aucune de ces légendes n'a eu à subir la transparence tueuse qu'on a appliquée à Amy Winehouse.  Dommage pour elle, elle vivait maintenant. Et à force de mauvais concerts, d'annulations, de vidéos fiasco partagées, impossible au final d'écouter Back To Black avec la fraîcheur d'une fin d'été 2006. Tout son travail teinté par sa ridicule caricature publique : sa nonchalance rythmique, son dilletantisme, son alcoolisme qu'on croyait fécond, autant de signes a posteriori d'un fiasco à venir, rejaillissant sur ses interprétations existantes, minorant leur valeur. Pas moyen d'écouter Tears Dry On Their Own en oubliant qu'elle n'a pas chanté le refrain ce soir là au Zénith en 2007.

Heureusement, tout cela a disparu dans la contrition médiatique des derniers jours. Magie du lolRIP : « mate la grosse bourrée qui tient pas debout ! » le vendredi, « R.I.P. Amy » en statut le lundi. Les mêmes sans doute qui venaient la siffler au zoo soul au Zénith. Les "Au boulot Amy !" fusaient. Le public en voulait pour son argent. Il doit être content aujourd'hui avec le défilé de rétrospectives, de fânes déposant moult reliques de vodka devant chez elle, comme Lady Di, comme en Norvège, Amy appartient enfin au panthéon du grand public, sous forme de corps sous un drap. Contents aussi Manoeuvre et Philippe, en alternance sur toutes les chaines, qui resservent la nécro pré-préparée de la génie-foudroyée-en-pleine-jeunesse. Discours surgelé et mythologique pour rock critics qui croient que le rock a existé quand ils étaient jeunes. Parfait en revanche en média sous forme de pastilles de 1'30. Le fameux "club des 27", slogan publicitaire débile qui regroupe des artistes réputés révolutionnaires, drogués et morts jeunes à 27 ans, tant par coïncidence que parce qu'on a statistiquement plus de chances de mourir jeune quand on se drogue et qu'on est jeune. Particulièrement pertinent en tout cas dans le cas d'Amy Winehouse, dont l'oeuvre contient objectivement : un seul bon album de soul néo-Motown, 3 ou 4 vraies bonnes chansons, pas de bons concerts, pas de bons clips, aucun propos esthétique cohérent ou intéressant. Au final: une qualité d'interprétation hors du commun certes, mais seulement quelques chansons d'amour éploré conventionnelles, habillées par un producteur moderne et malin. Rien, quasiment, au regard de sa béatification avancée. A 27 ans, Hendrix ou Cobain avaient révolutionné la musique pop de fond en comble. Et pourtant on doit paraît-il l'appeler la « diva du 3e millénaire ». Sans doute un millénaire où le pinacle se trouve à la morgue. Hypertrophier aujourd'hui le talent d'Amy Winehouse, c'est piétiner ce qu'elle aurait dû devenir. Et faire honneur à son génie, c'est reconnaître qu'elle ne nous a pratiquement rien laissé.
 

Cyril 2Real.