YVES
Lorsque Yves rentre dans le bar où nous l'avons rencontré, les clients posent leur verre pour le saluer. Rangé depuis plus de dix ans, il inspire toujours le respect. Celui que l'on surnomme « Le Marseillais » vient en fait de Pau, où il a été élevé par sa famille d'adoption avant d'être renié le jour de sa première condamnation, à 19 ans. 50 ans, père de deux garçons de 11 et 26 ans, il a passé 12 ans de sa vie en prison dans pas moins de quatre établissements pénitenciers.

La grande prison par rapport à la petite ? Tu es libre !
« Mes premiers pas en grande prison (la maison centrale ndr) c'était à l'Ile de Ré. Jusque-là, comme j'étais en transfert, je passais tout mon temps en petite prison (ndr maison d'arrêt). Ca avait rien à voir. Par rapport à la petite, la grande c'est la liberté. Il y a des parloirs ouverts, tu peux recevoir des colis de l'extérieur, tu te balades quand tu veux, tu joues au foot… Même le boulot il est mieux payé. Il y a des mois, je gagnais mieux que les matons. Comme je travaillais avec les pointeurs (ndr les violeurs), je leur faisais faire tout le boulot. Pendant ce temps, tu bronzes pépère et à la fin de la journée tu dis que c'est toi qui as tout fait et eux ils ferment leurs gueules. Comme t'es payé à la tâche, ça va vite. Non, la grande prison j'ai bien aimé.»

Les embrouilles
« Quand il fallait taper quelqu'un, c'était toujours mieux d'être nombreux. Si on était trente, ils pouvaient pas nous mettre tous au mitard donc c'était moins risqué. La technique c'était d'en avoir un qui mettait un manteau sur la tête de la victime et tous les autres lui mettaient des coups, comme ça il savait pas qui l'avait tapé.
Les 1 contre 1 c'est différent. Généralement ça part sur un coup de chaud. Une fois, à Pau, au repas, un nouveau venu était en face d'un mec qui lui dit : « Pourquoi tu me regardes ? » Il lui a répondu : « Je te regarde parce que je te regarde ». Il a pas eu le temps de finir sa phrase qu'une fourchette lui avait traversé la joue et la gencive. Une fois aussi, j'étais entrain de faire une partie de poker avec trois autres types. Ca marchait pas trop fort, j'étais à moins 1700 francs quand un collègue a demandé à prendre le relais. Je voulais faire un foot et je lui ai dit de prendre mes cartes. Je reviens après mon match et le mec était revenu à zéro. Je lui dis : «Maintenant, tu joues pour toi ». Il joue, il joue et au bout d'un moment il se rend compte que deux de ses adversaires trichent. Là, il se lève calmement. Je le vois qui met deux boules de pétanques dans une chaussette et boum. L'instant d'après l'un des tricheurs était allongé sur la table, les yeux grands ouverts et la tête qui baignait dans son sang. Tout le monde est parti en courant. Le tricheur aussi il est parti, mais en hélicoptère. On l'a plus revu.

Les matons
« Les matons c'est ce qu'il y a de pire en prison. C'est pas tous des enculés mais ceux qui le sont, ils le sont pour deux. Dès que j'allais au mitard, ils me défonçaient la tête. Quand tu vas au parloir, le règlement veut qu'ils vérifient que t'as rien dans l'anus. Une fois, il y en a un qui me vérifiait à la sortie du parloir et je lui ai dit : «T'aimes ça hein mettre tes doigts dans le cul des gens ! » Il m'a bien soigné après ça. C'est à cause d'eux que j'ai le nez et la bouche cassés. Si tu voulais vraiment pas te faire aimer par les matons, il fallait avoir été pris pour vol de voiture. Ils se sentaient particulièrement concernés. C'est normal. Les mecs, quand ils sortent de prison, ils piquent la première voiture sur laquelle ils tombent pour rentrer chez eux et si ça peut être la voiture d'un maton c'est pas plus mal. A Fleury, il y avait un maton qui était aussi mauvais qu'il était vilain. A sa sortie, l'un des détenus avait pris soin d'aller courtiser sa femme. Comme les matons travaillent souvent de nuit, ils ont des prédispositions pour être cocus. Un peu plus tard, le type est retombé pour une histoire x ou y et il s'est retrouvé dans la prison où le maton en question travaillait. En plus, entre temps, le maton avait divorcé à cause de lui. Le prisonnier, quand il l'a vu, il savait qu'il allait prendre cher. Alors, perdu pour perdu, il lui a dit : « Maton, ta femme je l'ai bien baisée. Elle est encore bonne. Franchement merci. Je me suis régalé.»


CEDRIC
Cédric n'a pas loin de 30 ans. Il y a quelques années, il est vaguement impliqué dans une histoire de bagarre à Belle Ile en Mer. Du fait de ses antécédents de trublion, il écope de six mois de prison ferme. Il en fera quatre dans une maison d'arrêt bretonne, dont il préfère taire le nom. Voici un aperçu de cette parenthèse.

Le carton
« Quand tu arrives en prison, tu passes tes deux premiers jours en cellule de transition et là tu peux te retrouver avec n'importe qui. Celui avec qui je partageais la mienne était là pour avoir violé, par vengeance, la fille d'un maton. Au bout du deuxième jour, il me dit que la prison est un gruyère et qu'il a déjà trouvé comment il allait s'évader. L'un des ateliers de travail consistait à fabriquer des boulons qui étaient ensuite envoyés à une société située à Lorient. Son plan était de s'emballer lui-même dans un des cartons et de s'enfuir pendant le transfert. Il était à fond. Il disait qu'il lui fallait du cirage pour masquer ses cheveux blancs et du liquide pour se payer l'évasion. Moi ça me faisait rigoler. Quelque temps après ma sortie, je lis dans le journal que deux personnes se sont échappées de la prison par hélicoptère. Le lendemain, je vois un flash spécial à la télé « Nouvelle évasion à la maison d'arrêt XXX : un détenu s'est échappé en s'enfermant dans un carton de boulons». Je suis sûr qu'il s'est dit qu'avec le coup de la veille, ils allaient renforcer la sécurité et qu'après ça serait grillé. Finalement il s'est fait repérer quelques jours plus tard en train de rôder dans Lorient.»


FABRICE
Fabrice fait partie de ceux qui n'ont pas eu de chance. 36 ans, deux enfants, divorcé, il a un pied chez sa tante, l'autre dans la rue. Il revient sur son passage à Fleury-Mérogis.

Dix francs
« Il y a cinq ans, j'ai fait trois mois ferme à la maison d'arrêt de Fleury pour tentative de vol avec violence. En fait, j'avais demandé à une femme de me prêter son téléphone moyennant dix francs pour prévenir ma femme, qui avait accouché trois jours avant, que je ne pourrai pas rentrer à la maison. Comme elle m'a jeté comme une merde, je lui ai pris son téléphone quand même. Elle a essayé de retenir mon bras, j'ai essayé de me dégager et, par mégarde, je lui ai mis ma main dans la gueule. Les flics étaient dans les parages. C'était plié. Trois mois c'est rien à l'extérieur mais en prison c'est une éternité. Alors pour m'occuper j'ai accepté de travailler. En prison c'est pas le travail qui manque mais au niveau du salaire c'est pas ça. Tu vas rire : mon boulot c'était de relier des prospectus d'agences de voyage…pour 10 francs par jour.»


CLARISSE
Les anciens détenus sont souvent des futurs détenus. Clarisse a peur. Elle repasse en jugement à la fin du mois pour une histoire d'agression qui ne tiendrait pas la route si elle n'avait pas passé sept ans en prison. Ses trois ans à Fleury et ses quatre ans aux Beaumettes, elle les doit à une agression à l'arme blanche beaucoup moins contestable puisqu'elle a commis le délit sous les yeux de la police. Violée par son père à 13 ans, toxicomane dès 15 ans, ex-prostituée et S.D.F, ses années de détention restent, pour elle, les pires années de sa vie. Son discours est confus. Les souvenirs bien trop pesants. Son expérience semble avoir été un véritable enfer.


LES RECETTES DU SYSTEME D
- La lettre au citron : « Quand on écrivait des lettres on écrivait entre les lignes au citron. Celui qui recevait la lettre il passait une flamme sous la lettre et tout ce qui était écrit au citron apparaissait. »
- La serviette au Ricard : « Le linge qu'on nous emmenait au parloir était préalablement trempé dans le Ricard et séché. De retour dans ta cellule, tu trempais la serviette dans l'eau et tu avais ton Ricard. »
- La chauffe : « Les plats étant mal cuits, la chauffe permet de retravailler tout ça. Pour cela, mettre de l'huile dans une boîte de thon vide, enrouler un mouchoir imprégné d'huile dans une moitié de tube de mayonnaise pour faire la mèche, mettre la mèche dans la boîte de thon et la chauffe est prête. »
- Le shit : « Trouver un maton bien pourri et l'arroser abondamment. Au bout d'un moment, il en tombera du shit. »


Par Raphaël Cros // Photos : Sébastien Charlot et Clémence Urbain