À deux pas du château dont Hergé s'inspira pour créer Moulinsart et y faire boire le capitaine Haddock, la commune a décidé, une veille de jour férié, d'organiser un bal populaire. Mais que deviennent donc les petits baloches de nos campagnes ? L'alcool y coule-t-il toujours à flots? Est-il vrai que cela finit toujours par une bagarre pour les beaux yeux d'une fille ? « Bougre de phénomène de moules à gauffres de tonnerre de Brest », nous voilà !

Un euro le petit ballon de rouge. Le premier verre est moins bon que le deuxième, qui est lui-même moins bon que le troisième. Au cinquième verre c'est un régal, il y a des vins comme ça qui ont besoin de plusieurs chances avant de séduire. On savoure avec les doigts et avec délices une bonne saucisse-frites, sur des tables à tréteaux. Ici, on n’a pas peur de laisser traîner des sacs à main et même des doudous sur les tables. Tout le monde se connaît, et tout le monde a plus ou moins mis la main à la pâte. Ceux qui ont participé le plus ont tout de même reçu un tour de cou avec un pass, ce qui leur permet de bomber le torse de fierté.

L'orchestre joue des valses et des tangos, il sait que le public âgé ne doit pas se coucher trop tard. Du coup pour les adolescents du camping d'à côté c'est un peu la loose, pardon, ils ont "juste trop le seum" d'être là. Ils repartent donc fumer des clopes en cachette un peu plus loin. Les enfants eux, qui ont la chance de ne pas encore avoir besoin de se désinhiber avec de l'alcool, envahissent la piste pour danser.

Ca aura mis du temps à démarrer, mais à 23h il y a au moins 40 personnes de plus qu'à 22h.

- Il est ivre Max, il est ivre max, y en a même qui l'ont vu bourré.

Le groupe se permet quelques familiarités avec les textes d'auteurs qu'il interprète. Pendant que parents et enfants guinchent sous le regard attendri des anciens. Une mamie se lève d'un banc et par un sombre phénomène de balance, l'autre mamie à l'opposé du banc manque de se casser la binette, retenue de justesse par les bras d'une jeune femme. On regrette l'espace d'une seconde les caméscopes à cassette JVC, et la spirituelle présentatrice de Vidéo Gag.

- Maintenant que tout le monde est bien chaud on va continuer avec une petite java, va !

- Vas-y Jeannot.

Il y a plus d'enfants que d'adultes. Pour eux c'est le genre de soirée dont on se souviendra toute sa vie, la première fois où maman nous a fait tourner la tête sur la piste, où l'on s' est envoyé trois bouteilles d'Orangina sans que nos abus glycémiques n’aient dérangé qui que ce soit. Ou l'on a vu son papa danser pour la première fois, ou l'on a dansé avec un partenaire de sexe différent. Le tout sous le regard compréhensif des vieux, à moitié endormis dans leurs rêves de jeunesse.

On retourne au bar pour aller à la pêche à l'info et à la bière fraiche. Il paraît qu'il faut aller faire la fête au Bar Le Nautique à Camaret. C'est à plus de 800 bornes, mais c'est pas grave, c'est la transmission de l'information qui compte.

Vers 23h45 c'est le climax, tout le monde se tient par la main pour faire une farandole, les enfants ont les yeux qui brillent comme des pépites. Dans un quart d'heure, il sera minuit. Le fameux minuit, inatteignable, le défi de nos jeunes années.

- Mais non, je suis pas fatigué.

- « Moi je m'en fiche, je me suis déjà couché à 1h12 une fois » se vante le plus grand des petits.

L'orchestre nous offre un petit retour au 20ème siècle et le public chante "1 et 2 et 3-0". On a l'impression d'avoir gagné la coupe du monde hier.  

- On va continuer avec une célèbre chanson de Yannick Noah, La Voix des Sages.

Malgré la recommandation, la piste ne désemplit pas. Seuls deux ou trois vieux partent avec discrétion. Pour laisser place aux enfants qui ont vaincu le mythe de "minuit".

Le pianiste chante faux Quand la Musique est Bonne. Si la Castafiore était là, elle crierait au scandale, mais le solo de guitare au piano n'est pas trop mal, alors personne n'y attache vraiment d'importance. On n’est pas là pour juger, on est là pour danser.

On commence à ranger les tréteaux et le barbecue, les enfants survivants rangent les bancs.

La boîte à rythmes du groupe ralentit difficilement. À 0h14, ça joue du Kyo, Je veux juste une Dernière Danse, mais il est trop tard, les gamins s'endorment dans les bras de leurs parents. La victoire sur le temps bercera leurs rêves dans la nuit.
 

Texte et photos: Quentin Cherrier.