JEAN-MARC
Jean-Marc est toujours partant pour un petit « 1 contre 1 ». Douze mètres de haut, trois fois plus gros que quiconque et 0,2% de masse graisseuse. Ses potes lui ont vite fait comprendre qu'il avait ce qu'il fallait pour faire videur. Alors il a attendu d'avoir 18 ans pour pouvoir enfin lier le lucratif à l'agréable.

La troisième jambe
« J'ai commencé à faire portier parce que c'était ce que je voulais faire. J'ai commencé à 18 ans mais j'ai quitté la porte. Ensuite, j'ai fait bonhomme de sécu dans les supermarchés en arrière caisse, après j'ai fait videur pour les putes rue Saint Denis. Et puis je suis revenu dans le réglo il y a quelques années parce que ça commençait à devenir chaud. Videur pour pute, t'es payé au black, quand tu t'emportes y'a les flics qui te tombent dessus. J'avais plus le droit de taper. C'était bien payé. Je bossais pour cinq filles. Elles me payaient chacune 500 Francs par soir. Quand les filles m'appelaient, j'arrivais et je demandais au client de redescendre. Ils faisaient ce que je leur demandais même si, des fois, ils étaient soulés parce qu'ils avaient pas joui ou machin. Une fois, il y a une des filles qui m'appelle « Jean Marc ! Jean Marc ! ». Tac, j'entre et je dis au mec « Monsieur, il va falloir partir.» Là, je le vois, il avait juste son tee-shirt et en dessous il avait un machin qui dépassait encore de 20 cm. Quand il est parti, je demande à la fille ce qu'il s'était passé. Elle me dit : « T'as pas vu la longueur du machin ! Il m'a éclaté le bordel! »

Les risques du métier
« Ouais, je me suis déjà fait tirer dessus. C'était bizarre d'ailleurs. Tu sais, c'est pas comme dans les films où tu sautes dans tous les sens. Moi, le mec, après je l'ai rincé. Après, il y a des missions plus chaudes que d'autres. Pour moi, je dirais que le plus chaud c'est quand tu vas vider un squatte. Ça t'arrondit tes fins de mois, mais c'est pas déclaré, et les mecs ils ont le mors à l'intérieur. Même la boîte, ça peut être chaud. Tu sais jamais qui est qui. Regarde, une fois, ici, il y a deux mecs qui se mettent sur la gueule. Moi j'arrive, je les sépare et je les invite à quitter l'établissement. Il y en a un des deux, 50 ans, il me dit : « Moi je sors pas, moi ! » Je lui explique que de toutes façons, il va sortir mais qu'il peut encore choisir de sortir les pieds devant ou debout. Il choisit la mauvaise option et donc je commence à passer à la phase B. Le mec se débat. Je te jure, j'allais le taper. Là, mon collègue passe sa tête tout doucement au- dessus de l'épaule du mec pour voir s'il l'avait déjà vu. Direct, il se retourne vers moi et me fait signe avec les mains d'y aller piano piano. Moi je lui fais signe que je compte pas bâcler mon boulot parce qu'il connaît le gars. En même temps, une petite voix me dit en mon for intérieur : « Jean-Marc, laisse-le, vas-y, reste zen.» Quand je le relâche, le mec remet ses lunettes. C'était Francis Le Belge ! Le mec qui se tapait avec lui le reconnaît direct et commence à se rouler par terre : « Excusez-moi Monsieur Le Belge. Si j'avais su Monsieur Le Belge. Qu'est-ce que je peux faire pour vous Monsieur Le Belge ? » Mon collègue aussi était dans le débinage. Le Belge, il me dit : « Quand je me tape, s'il te plait, laisse-moi me taper.» Moi j'ai pas baissé mon froc, je lui ai dit que c'était pas l'endroit pour ça et je lui ai demandé de partir. La semaine qui a suivi était un peu tendue. Heureusement, il est mort quelques semaines plus tard.»


FRED
Fred, 32 ans, est né dans une famille qui sentait bon l'ordre et la sécurité. Un père flic et une tante lieutenant colonel. Après avoir fait l'armée, il s'est juré qu'on ne l'y reprendrait plus. Mais ses Rangers n'ont jamais voulu le quitter : il s'est retrouvé portier pour des boîtes et occupe en même temps un poste fixe d'employé des ports qui sent bon l'ordre et la sécurité…de l'emploi.»

L'habit du moine
« Dans ce travail, les deux choses qui comptent : l'apparence et la diplomatie. C'est pour ça qu'on prend souvent des gros Noirs pour la sécurité. Ils savent pas forcément se battre, mais ils sont plus gros que toi alors tu vas pas les embrouiller. Mais si t'es un petit Blanc, les mecs veulent te tester, des fois. Moi, quand j'ai ma tenue de maître-chien et que je suis au milieu d'une embrouille, avec quatre personnes qui se tapent dessus, il peut arriver n'importe quoi. Dans ces moments-là, j'ai peur comme tout le monde, mais comme mon travail c'est de les séparer, je vais vers le danger au lieu de le fuir. Tu te rends compte après coup que tu as pris des risques et que la vie ne tient qu'à un fil. Même sur une embrouille bête, il peut t'arriver quelque chose. Il y a pas longtemps je me suis pris un coup de casque en m'interposant entre 2 personnes qui se battaient. J'avais l'arcade éclatée. Et le mec avait même pas fait exprès. Par contre, l'avantage dans ce métier c'est l'uniforme. Tu n'imagines pas toutes les filles qui sont attirées par l'uniforme. Elles viennent directement vers toi. Elles s'imaginent qu'après, elles pourront rentrer plus facilement en boîte. Pas plus tard que tout à l'heure, une fille m'a laissé son sac en me disant de lui garder jusqu'à ce que j'aie fini de travailler. Tiens, là voilà d'ailleurs!»


MOMO
Momo est un portier aimable à l'accent chantant. Il y a dix ans, il est arrivé de Casablanca, où il était prof de fitness. Comme il était costaud et qu'il avait fait de la boxe, il s'est très vite trouvé un poste de videur au cabaret Menarat, à Châtelet. Il est aujourd'hui marié à une française, avec laquelle il a eu 2 enfants.

Pourquoi tant d'agressivité?
« Moi, franchement, mon rêve c'est de retourner vivre au Maroc et d'y monter ma boîte. Là-bas, la vie est belle. Les gens sont gentils, y'a pas des bagarres comme ici. Tu sais pourquoi ? Parce que les gens là-bas, ils craignent la police. Ici, ils savent qu'ils ont rien à craindre. Moi, franchement, quand je travaille dans une boîte où la consigne c'est de ne pas laisser rentrer de reubeus, ça me fait mal mais je peux te dire que je comprends. J'ai travaillé aux Bains Douches à une époque où il y avait des soirées orientales et à chaque fois, il y avait des embrouilles. Les soirées gay, ils se défoncent à tout ce que tu veux, cocaïne, ecstasy…mais j'en ai jamais vu un seul s'énerver ou se battre. En plus, quand toi-même t'es reubeu, les mecs ils veulent encore plus se tester avec toi. Moi, c'est pas trop mon tempérament. Je suis pas très bagarreur. Je suis réputé pour être plutôt quelqu'un de gentil. C'est pour ça que je préfère travailler seul comme ici. J'ai un peu du mal à m'entendre avec les autres gens du métier. Déjà, parce que c'est souvent des gens des pays de l'Est qui maîtrisent pas bien le français. Quand on leur demande de faire un truc ils répondent « oui » et en fait, ils comprennent rien à ce que tu leur dis. Et puis, ils sont pas aimables alors, comme moi je suis tout le contraire, j'ai les pourboires, les autographes, les photos souvenirs avec les stars, comme Grégory Coupet qui venait souvent aux Bains, et eux ils ont rien de tout ça. Moi j'y peux rien si je suis gentil.»


RIOU
Riou est informaticien en réseau dans la journée et videur le soir. Il a une méchante gouaille. Le genre de type qui ne va pas attendre quatre heures avant de te dire que c'est pas possible. Lui, il dégaine rapide : « Non c'est pas la tenue adéquate pour rentrer Monsieur. Rentrez chez vous, changez-vous et revenez nous voir.»

Règlement de compte au Bimbo
« J'avais un pote à Pau. Il avait des soucis dans une boîte pour laquelle il travaillait. C'était une boîte qui s'appelait Le Bimbo, où il y avait trop d'embrouilles. Chaque soir, y'avait des gars qui se tapaient. Alors mon pote en question, il a fait appel à nous. On était neuf et on était pas là pour faire la causette. Quand on se levait, c'était qu'il y avait du grabuge à l'intérieur. Nous, on descendait et on faisait le ménage. Il s'agissait de faire comprendre aux gars qui s'embrouillaient que s'ils voulaient jouer les chauds, c'était pas l'endroit. Logiquement, dans ce genre de situation, y'a toujours des mecs qui repartent en disant « ouais tu me connais pas toi ! Tu vas voir! T'es un homme mort… Je vais revenir… » C'est des gens qui feraient sauter des immeubles rien qu'avec leur bouche et, généralement, qui se cachent derrière des potes quand ça se met à taper. Les mecs, on s'était occupé d'eux le vendredi et, apparemment, ils s'étaient un peu chauffés la tête pendant la semaine. Le vendredi d'après, ils sont venus en surnombre mais, encore une fois, ils se sont mangés une punition. Ils devaient être un peu vexés alors ils sont revenus mais, cette fois, avec des fusils à pompe. Après faut comprendre qu'il y a le boulot, et puis y'a les comptes qu'on règle en dehors du boulot.»


Par Raphaël Cros // Photos : Sébastien Charlot & Adrien Dirand.