Beaucoup étaient Indiennes. La plupart faisaient du stop seules. Toutes avaient presque vingt ans. Pas une seule n’aura fini son voyage. Les fautifs ? Animaux sauvages, serial killers, trafiquants d’êtres humains, auto stoppeurs.... Les habitants des villes longeant l’autoroute 16 ont longtemps exploré toutes les pistes, sans succès. Faute de réponse, certains se rassurent désormais en pointant du doigt l’instabilité des jeunes Indiennes, membres d’une communauté décriée pour son addiction à l’alcool et aux drogues. Entre suspicion et racisme, les hypothèses les plus farfelues s’échafaudent dans les esprits rendus craintifs par quarante ans de fait divers. La peur imprègne les abords de la route, dans une nature encore sauvage, où la présence humaine semble parfois provisoire.
 
À la sortie de Prince George, plus grande ville de la région, quelques fast-foods font office de derniers gardiens de la civilisation avant la prochaine agglomération, une heure de route plus loin. Unique lieu de vie à des centaines de kilomètres à la ronde, la ville étale ses boutiques courtes sur pattes lovées entre parkings et feux rouges, dans un vide culturel absolu. Et, lorsque la nuit tombe, seules les machines à sous du casino voisin parviennent à attirer les pickups. Un doigt d’honneur, des regards réprobateurs accueillent les auto-stoppeurs. Au diner du coin, la réponse est sèche : « Du stop ? C’est bien trop dangereux.  Jamais je ne ferais ça. Je ne comprends même pas qu’on puisse en faire. » À quelques mètres de là, une voiture passe dans la nuit, en route pour la ville suivante.

BETTY LOU L’INFIRMIÈRE

L’autoroute et ses misères, Betty Lou les connaît bien. Il y a quelques mois, la meilleure amie de sa fille est partie camper dans la région, et n’est jamais revenu. Au petit matin, la tente était vide. Depuis, Betty Lou sillonne la région, comme tous les amis de la famille, pose des petites affichettes en espérant que quelqu’un finisse par donner un indice, un début de piste. Imprimé sur fond jaune, l’avis de recherche indique : « Madison Scott a disparu à Hogsback Lake, le 28 mai 2011 » et donne ses caractéristiques physiques. Deux photos bordent le texte : l’une de Madison, cheveux roux et tâches de rousseurs, l’autre de son tatouage en forme d’oiseau.

En attendant des nouvelles de « Maddy », Betty Lou semble avoir surtout besoin de parler. De son travail d’infirmière, du permis de conduire qu’on lui a retiré pour un temps voici deux ans, la forçant à faire du stop elle aussi pour aller travailler à 100 kilomètres de chez elle, et surtout de la jeune fille disparue. Elle avoue pleurer à chaque fois qu’elle pense à Madison, à la douleur que doivent ressentir ses parents ; elle se félicite à demi-mot que sa fille ait été dormir chez son petit ami cette nuit là, et pas dans la tente avec sa meilleure amie.

Une guitare trône sur la banquette arrière. Betty Lou aime en jouer, chanter pour les vieillards de l’hôpital où elle travaille : « Parfois, lorsqu’ils ont tout oublié, trop atteints par la maladie d’Alzheimer pour se rappeler les mots de leur langue, seuls leurs reviennent encore des chansons enfantines dont ils ne comprennent plus le sens, mais qui sont inscrites au plus profond de leur mémoire. » L’infirmière rentre souvent très tard de son travail, pour retourner dans sa maison de Vanderhoof, 99 km à l’ouest de Prince George. Elle effectue le trajet deux fois par jour.
 
Beaucoup d’habitants des régions isolées du nord de la Colombie Britannique sont des immigrés arrivés d’Europe dans les années 1960. En route sur l’Autoroute des Larmes pour partir pécher avec son meilleur ami, un trentenaire mennonite originaire de la région explique ainsi qu’il n’a appris l’anglais qu’autour de la vingtaine. Il ne parlait jusqu’alors qu’un dialecte bas allemand. L’homme ne connaît pas grand-chose de sa religion, ni de l’histoire de sa communauté, mais cela ne semble pas le troubler. Ainsi vont les choses dans la région : le sentiment d’appartenance à un ensemble semble primordial, pas la connaissance de ses racines.
 
JOEY L’INDIEN  

Cette inaptitude des immigrés européens à ressentir charnellement un attachement à une terre, c’est justement ce qui énerve Joey*. En route dans son pickup pour aller cueillir des champignons avec ses deux chiens, cet Indien âgé d’une cinquantaine d’années montre ainsi au bord de la route le territoire usurpé à ses ancêtres, en fumant de l’herbe dans un vaporisateur. Enfant, il a vu arriver dans son village les bulldozers « du gouvernement ». Comme beaucoup, il pensait que les Blancs allaient construire de nouvelles routes, désenclaver le territoire. Sa maison a été rasée. Sa famille a été relogée de force dans une réserve. « Dans ma tribu, ce sont les femmes qui dirigent. Ma grand mère s’est enfuie de la réserve et est revenue sur nos terres » s’enorgueillit-il. Aujourd’hui, le quinquagénaire n’est pas citoyen Canadien, mais résident indien, comme le stipule sa carte d’identité.

Dans sa voix, la lassitude laisse vite place à une certaine combativité, un sentiment de pugnacité acquis après des années de combat contre le gouvernement canadien : « ma famille vit sur ces territoires en harmonie depuis des millénaires, nous serons encore là pour autant sinon plus » explique-t-il. Joey analyse la situation des siens comme une phase de transition entre l’ancien art de vivre traditionnel, devenu caduc, et le nouvel ordre occidental de consommation de masse, inacceptable pour la survie de sa culture. Parfois, la tentation de « partir seul dans la forêt », « de vivre comme ses ancêtres » lui vient a l’esprit, mais il ne peut se résoudre abandonner ses terres. Chaque rocher, chaque ruisseau porte ici une trace de la mémoire de sa famille.

Les indiens déracinés forment un ensemble hétérogène qui a du mal à s’organiser, certains vivants dans les réserves, d’autres les fuyant, quelques uns encore errant dans les villes à la recherche de crack, et dormant dans des logements sociaux. Toutefois, des procédures de négociation semblent en cours : « L’année dernière, des gens du gouvernement ont proposé trois millions de dollars à ma mère pour son territoire. Elle a refusé. Vous auriez du voir la gueule du mec du gouvernement. Ça leur semble impossible que quelqu’un puisse refuser tant d’argent. Ils sont incapables de comprendre ce que la terre représente pour nous. J’ai été pauvre toute ma vie, je vis avec quelques milliers de dollars par an, mais je m’en fous. J’ai tout ce dont j’ai besoin. » L’argent n’abonde pas, mais pour autant, le confort matériel ne semble pas être un souci : Joey vit de cueillette, de champignon et de chasse : « Chacun de mes chiens trouve cinquante dollars de champignon par jour pendant la saison. Ce que je gagne, je le donne aux femmes de ma tribu et elles s’occupent du reste. Je n’ai pas besoin d’un nouveau camion, ni d’une nouvelle télévision. » Son seul souhait est de « reprendre le territoire de [ses] ancêtres des mains du gouvernement ». Il s’emporte : « Ces gens sont des idiots qui accordent à des entreprises privées étrangères le droit de couper nos plus vieilles forêts. Ce sont ces entreprises vénales qui contrôlent nos territoires et mettent en danger l’équilibre de nos forêts et des animaux qui y vivent et que nous chassons. Et tout ça pour quoi ? Pour des dividendes dont nous ne voyons pas la couleur. » Pointant un versant  de montagne sur le bord de la route, il continue : « Ma famille entière aurait pu vivre riche de ce versant de montagne, et des animaux qui s’y trouvaient. L’industrie forestière nous vole notre bois avec l’accord du gouvernement, et trouve en plus le moyen de faire faillite. » Pour autant, pas question pour lui de déposséder les citoyens canadiens de leur propriété, même s’il critique leur mode de consommation. « Quand vient l’âge de la retraite, ils vendent leur terres et partent s’installer au sud de la province, dans les vallées chaudes. Comment peuvent-ils être aussi insouciants quant au lieu où ils ont vécu ? Même après trois générations, certains partent. Nous, nous avons toujours vécu ici, et nous y vivrons toujours. » Il esquisse un sourire : le temps est avec lui.

DAN LE HIPPIE

À l’ouest de l’autoroute, le paysage change alors que l’océan se rapproche, vers la ville de Terrace. Des montagnes de plus en plus hautes commencent à apparaître et, sur les bords de la chaussée, des jeunes gens passent, sac au dos, dans un paysage sublime. Tous sont ici pour la saison de la cueillette. Les champignons qui poussent sous les pins attirent chaque année une population venant de toute la Colombie britannique et espère se faire rapidement un peu d’argent. Ces champignons sont rares et très prisés au Japon, où on les nomme « Matsutake ». Dan*, un trentenaire hippie qui se définit lui même comme « une sorte de gitan » et fume, lui aussi, des joints au volant, est venu du sud pour quelques jours dans son van, pour participer à la récolte. Lorsque la cueillette des champignons sera terminée, il reprendra la route pour aller travailler ailleurs, plus au sud. Un schéma classique pour les jeunes dans une région en proie à une sévère crise économique, appauvrie par la fermeture des mines d’or et par la baisse des rendements de l’industrie forestière et de la pêche. Plusieurs des disparues de l’Autoroute des Larmes étaient ainsi des travailleuses saisonnières, se déplaçant en auto-stop.

Pour tenter d’en finir avec cette menace sourde qui pèse sur la vie des femmes de la région, une série de forums vient d’être organisée dans les villes bordant l’autoroute. Le premier d’entre eux s’est déroulé en septembre dans la petite agglomération de Prince Ruppert, au bord de l’océan Pacifique. L’occasion pour la population Indienne de pousser un cri de colère, répercuté par la presse locale et nationale. Sur le site de la radio CBC-Canada, un article retrace ainsi les témoignages des participants. Parmi eux, une habitante de la réserve indienne de Moricetown déclarait : « Quand une Indienne disparaît, la police montée n’arrête jamais les voitures le long de l’autoroute 16 pour la chercher (…) Il semble que la lutte contre la pêche illégale soit, aux yeux du gouvernement, une plus grande priorité que la vie d’une Indienne. »

*les prénoms ont été modifiés. 

 

Thibault Fulchiron et Valentin Goux // Illustration : Bianca Argimon.

 

Cet article est publié en partenariat avec la revue Le Majeur/ Badabing !.