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Depuis trois ans, T. est croupier dans un grand casino de la Côte d'Azur. Mais pour lui, pas question de jackpot. Pressions, manque de sommeil et magouilles : le casino, c'est plutôt l'arnaque.

Big brother is watching you
« Quand tu travailles dans un casino, t'es constamment surveillé. C'est hallucinant ! Si t'es croupier, t'es surveillé par le chef de table. Le chef de table est surveillé par le chef de salle. Le chef de salle par le directeur. Et tout ce petit monde par les caméras vissées au plafond. Depuis quelques temps, les caméras aux entrées des casinos sont équipées du son. La direction s'en sert pour filtrer les entrées mais aussi pour surveiller les agissements du personnel. J'appelle ça du harcèlement ! Aux tables, nos conversations sont enregistrées pour être sûr qu'il n'y a pas d'arrangements avec les clients. Les croupiers n'ont pas le droit de parler aux clients en dehors des formules de politesse, pas le droit de stagner au bar et pas le droit de descendre à la discothèque si jamais le casino en possède une. C'est le ministère de l'Intérieur qui nous accorde un agrément pour travailler. Pour un oui ou pour un non, la direction te menace de faire sauter ta licence. Nos poches sont cousues pour éviter les vols et on doit frotter nos mains au dessus de la table quand on quitte notre poste. Personne ne touche aux tables ou aux machines sans être accompagné au moins d'un chef de salle. Si un électricien vient changer une ampoule, un responsable reste avec lui tout le temps des travaux. Très vite, ce climat de suspicion devient insupportable.»


Trop de pressions
« Le but d'un casino, c'est de gagner de l'argent. Alors il faut inciter les clients à jouer toujours plus, et surtout plus longtemps. A qui demande-t-on de faire rentrer l'argent ? Aux croupiers ! Tu es tout le temps convoqué par le chef de salle qui te demande de lancer la boule plus vite : ça permet plus de mises. A peine les joueurs parient que tu relances la boule. Tu dois annoncer les gains très vite et payer les joueurs dans la foulée. C'est de l'abattage. Où est le plaisir du jeu, on se demande ? Tous les croupiers qui ont bossé quelques années dans un casino ont fait une dépression. Tous ! Les pressions sont trop fortes.
Et physiquement, c'est intenable : tu restes debout pendant des heures. A ça s'ajoute le travail de nuit. Le manque de sommeil, c'est mortel. Dans un casino normal, tu bosses de 19h00 à 2h00 la semaine, et jusqu'à 3h00 le week-end. Mais parfois, on me faisait arriver en plein après-midi pour bosser jusqu'à 3h00. Quand tu rentres, tu es vidé. Tu dors toute la journée, tu perds ta vie sociale : c'est le début de la dépression. Tout ça pour un salaire de merde ! Avec l'ancienneté, les chefs de table et les chefs de salle gagnent pas mal leur vie. Mais quand t'es croupier de base, t'es à peine au Smic. Pourtant, il faut avoir un esprit logique, une bonne présentation, un casier vierge, parler plusieurs langues, être habile de ses mains et respecter la hiérarchie. Rien que ça ! Tu ne peux pas te plaindre, les délégués du personnel sont très mal vus au casino. D'ailleurs, les élections des délégués sont souvent truquées par la direction. Si tu n'es pas content, tu peux t'en aller, un autre prendra ta place.»

Les liaisons dangereuses
« Les liens des casinos avec la mafia, c'est pas qu'au cinéma. En France, t'as plein d'histoires bizarres. Fin 80, on s'est aperçu que le casino de Menton avait été racheté par la mafia napolitaine. Société écran, actionnaires bidon et derrière, l'Italie et des gangsters du milieu corse. A cette époque, le ministère de l'Intérieur a fait fermer quatre autres casinos. Y'a cinq-six ans, nouvelle enquête sur le casino d'Ajaccio avec là, de l'argent liquide qui sortait des comptes, direction on-sait-pas-où. Y'en avait pour des millions. Aujourd'hui, t'as une enquête qui continue sur le casino d'Annemasse, vite acheté, vite revendu. C'est comme l'autre fois, je voyais à la télé un reportage sur l'affaire Agnès le Roux, l'héritière du Palais de la Méditerranée, un casino niçois. Elle a été assassinée à la fin des années 70, on a jamais retrouvé son corps. Elle s'est retrouvée au milieu de la guerre des casinos. Là, son ancien amant vient d'être blanchi, c'est pour ça qu'on en reparle. Le pire, c'est qu'on saura jamais la vérité. Mais c'est clair qu'il y a magouilles. Tu vois, ça s'arrête jamais. Après, les mecs viennent te faire la leçon.»


MARCEL-MICHEL
Marcel-Michel a 49 ans. Chef de table et sous-chef de partie au casino d'Annemasse, il a travaillé toute sa vie dans des casinos. Et pour rien au monde il ne changerait.

Trente ans de maison
« Le casino, c'est toute ma vie. J'ai commencé en mai 79, ça fait bientôt trente ans. J'ai débuté au casino de Besançon. J'avais 21 ans. Je cherchais du boulot, j'ai postulé et on m'a engagé. J'ai commencé par la boule. Les autres croupiers qui travaillaient depuis longtemps me donnaient des conseils. Une astuce par-ci, une astuce par-là : « lance plus vite, ralentis, donne au client… » A l'époque, on faisait pas d'école comme aujourd'hui, on se formait sur le tas. Après Besançon, je suis parti au casino de Vittel comme 1ère catégorie. Ensuite, Carry-le-Rouet, Aix-les-Bains, Font-Romeu, Cap d'Agde comme chef de table, Annecy comme chef de table, Vittel comme chef de partie et aujourd'hui Annemasse comme chef de table et sous-chef de partie. C'est moi qui remplace le chef de partie quand il est absent. J'ai eu des hauts et des bas comme tout le monde. C'est pas un métier facile, j'ai fait quatre ans de dépression à cause du manque de sommeil et des pressions de la direction. Mais au final, je suis très heureux. J'ai monté mon site Internet (www.croupiers.fr), et je photographie les salles de casino. Dès qu'il se passe quelque chose dans le monde des casinos, je me mets au courant. Je viens de terminer une formation pour repérer les joueurs dépendants. J'ai une très haute opinion du métier de croupier.»

Les triches
« Des triches, j'en ai vu des dizaines et des dizaines. Même si aujourd'hui, on ne peut plus tricher : il y a trop de contrôles et trop de caméras. Je me rappelle une fois un croupier et un client qui trichaient. Pour tricher, il faut souvent la complicité du croupier. Le client joue ses numéros ou ses couleurs et quand il gagne, je remarque qu'il reçoit plus qu'il ne devrait. Quand il gagne 100, le croupier lui donne 200. En fait, le client était garagiste et le croupier lui avait acheté une voiture. Il n'avait pas l'argent pour le payer alors il lui a proposé de passer au casino. En fait, il payait sa voiture avec l'argent du casino. Les croupiers qui trichaient n'étaient pas suspendus. Ça se réglait en interne. Les patrons n'aiment pas quand les RG débarquent, c'est pas bon pour les affaires. Moi, en tous cas, je repère tout de suite un croupier qui triche, rien qu'à son comportement. C'est infaillible.
Parfois, c'est même les directeurs de casino qui organisent les triches. Je me rappelle un croupier, délégué du personnel. La direction ne l'aimait pas et voulait se débarrasser de lui. Elle a engagé un pousseur pour jouer à sa table. La roulette tourne et le chiffre sort. Le pousseur ne mise pas et garde se jetons au bord de la table. Dès que le croupier a une seconde d'inattention, le client pousse ses jetons sur le numéro qui vient de sortir : il gagne à chaque fois. C'est une faute professionnelle, on renvoie un croupier pour ça.»


REMI
Rémi a 38 ans et travaille dans le nord de la France. Il est croupier depuis sept ans. Et pas toujours facile d'être en paix avec sa conscience quand certains clients partent ruinés.

Les dépendants
« Avant, c'est la haute société qui jouait au casino. Aujourd'hui, c'est les classes populaires. Les shorts et les marcels ont remplacé les smokings. Avant, quand un duc ou un patron perdaient 10 000 à la roulette, ils souriaient : c'était rien pour eux ! Aujourd'hui tu vois des scènes horribles comme des smicards qui viennent jouer leur Codevi et qui repartent essorés après trois heures de jeu. Avec l'alcool surtout, tu assistes à des drames. Je me rappelle un gars. Il venait le week-end, parfois avec sa femme, pour se détendre à la boule. Puis il a commencé à venir la semaine, à arriver plus tôt, à repartir plus tard. Il gagnait peu, perdait beaucoup. La veille de Noël, -ça s'oublie pas- il revient. Ce soir-là, je pense qu'il essayait de gagner de quoi acheter des cadeaux à ses trois gosses. Il m'a un peu parlé, c'est pour ça que je m'en rappelle. Souvent, les clients cherchent du réconfort auprès des croupiers. Total, il a encore perdu. Il a commencé à faire du scandale et à pleurer, à insulter le casino et les clients qui étaient là. La direction est descendue, elle a essayé de le calmer. Et là, il s'est mis à genoux devant la grande entrée, pour supplier 400 balles. Ça la fout mal. Il était dépendant. Il se cachait pour jouer et mentait à sa femme. Il empruntait de l'argent pour jouer au casino et s'absentait du taf pour aller jouer. Quand t'en es là, c'est vraiment trop. T'as envie de lui dire : «Fais-toi aider, appelle le numéro vert ! » J'ai eu du mal à m'endormir.
Les dépendants, t'en as de plus en plus et tu les repères tout de suite. Ils fument comme des malades, ils picolent un peu, ils transpirent… Les joueurs accros, c'est encore un peu tabou dans le monde des jeux. Il a fallu que des stars comme Bouvard ou Dary Cowl se fassent interdire de casino pour qu'on commence à en parler. Mais à mon avis, c'est pas eux les plus à plaindre : c'est plutôt ceux qu'ont une femme et des gosses, qui détournent de l'argent de leur société pour jouer aux tables et qui se retrouvent devant les tribunaux avec des dettes monstrueuses… »

Les superstitieux
« Les joueurs, les vrais, croient à tout. Ils ont des gris-gris, des porte-bonheur, des conneries qu'ils trimballent au casino. Une bague, une peluche, n'importe quoi. Y compris aux machines à sous. A ce propos, tu sais pour qui ont été inventées les machines à sous ? Pour les femmes des gros joueurs qui s'ennuyaient à les attendre au bar. On s'est dit : « On va trouver un jeu avec des règles simples où t'as pratiquement rien à faire. » Les joueurs ont leur machine attitrée et ils peuvent attendre des heures pour jouer à celle qu'ils ont choisie. Ils accrochent leur porte-bonheur au levier et c'est parti. Pour les numéros, t'as les classiques : la date de naissance, le nombre de gosses… Et puis t'as les gros joueurs qui refusent de s'asseoir à table si une jolie femme est pas à côté d'eux. La belle nana, on croit toujours qu'elle porte chance dans les casinos.
Après, t'as tous ceux qui ont des « intuitions. » Ça marche rarement. Mais ils ont ce sentiment de toute-puissance quand ils gagnent 5 Euros. Ils ont l'impression de tout maîtriser, de prédire les chiffres comme des voyants avec leur boule de cristal. C'est d'ailleurs la force du casino : le joueur se rappelle toujours de ses gains, jamais de ses pertes. Ce qui est dingue, c'est que ces joueurs ont sûrement les pieds sur terre en dehors du casino. Ils ont des grosses boîtes, dirigent du personnel. Quand ils entrent ici, pfuit, tout ça disparaît, on est dans X-Files. »

LE LEXIQUE DES CROUPIERS:
- Baleine : un joueur qui parie beaucoup.
« Y'a une baleine à la roulette qui vient de lâcher cent sacs ! »
- Cage : bureau où le caissier échange les jetons contre de l'argent comptant.
- Chef de table : la personne qui supervise toutes les parties. Les chefs de tables sont là pour surveiller les tricheries, calmer les disputes, et donner des points « comps » aux gros parieurs.
- Eyes in the sky : caméras de surveillance fixées au plafond des casinos.
« On a chopé un pousseur à la boule. Merci eyes in the sky ! »
- Livre noir : liste des joueurs interdits de casino.
« Il a vendu sa caisse, hypothéqué sa maison. Finalement, il s'est fait mettre sur le livre noir. »
- Offres : cadeaux offerts par les casinos aux joueurs pour les encourager à jouer, comme des boissons ou des repas.


CHIFFRES CLES DE L'INDUSTRIE DU JEU:
2,65 milliards d'Euros : le produit brut annuel des jeux en France.
135 millions d'Euros : le produit brut annuel du casino le plus rentable en France, Enghien-les-Bains.
20 000 : le nombre de joueurs dépendants en France.
18 : l'âge minimum, en France, pour rentrer dans un casino.
5 : le nombre de groupes majeurs qui se partagent l'industrie du casino en France : Barrière, Partouche, Tranchant, Moliflor, Emeraude.
1% : la part de recette des machines à sous utilisée pour traiter la dépendance au jeu.

L'exploitation des casinos est réservée aux stations balnéaires et thermales, ainsi qu'aux villes touristiques de plus de 500 000 habitants. Paris est l'exception. C'est le ministère de l'Intérieur qui accorde les autorisations d'ouverture des casinos.


Par Martin Vincent // Photos : Marcel-Michel Quenot.