* « Vintage » pour les spécialistes.

#5 - Soirée Collègues
Parmi les grands classiques, la soirée collègues est un Incontournable, un rite social londonien majeur. Le François d’Angleterre n’en détient pas encore le secret. Barman depuis peu, les « after » sont désormais légions dans sa vie. Lors de ces sorties, plus de supérieurs hiérarchiques, juste une gymnastique verbale et sociale élaborée. Pas très à l’aise dans cet exercice, le François  y préfère nettement l’observation et le commentaire. Mais c’est aussi là sa faiblesse. Sans prendre le « lead », il s’en remet aux goûts sommaires et éclectiques de ses collègues excentriques et sans limites. Et voilà comment un soir de printemps, il se retrouvait ni une ni deux en soirée « Dirty Dancing ». Le principe : deux danseurs, un morceau et une danse torride improvisée. Très vite sa responsable Sarah, vieille fille d’une quarantaine d’années qui l’a toujours kiffé et ne manque pas une occasion de le lui faire remarquer, l’invite à danser. Habituellement, elle tombe dans les bras du Gin-Tonic avant de passer à l’action. Pas cette soirée-là. Déjà, de nombreux tabous étaient tombés, le mi-club-mi-pub-mi-bar se prêtait complètement à la confusion, la Sarah traînait le François sur scène, le faisait chuter, le ramassait, l’embrassait sur le coin des lèvres, s’accrochait à lui tout en virevoltant, l’enfer était proche, le François était une poupée, il ne voulait pas se faire virer, ne voulait pas danser, ne voulait pas avoir l’air ringard, ne voulait pas s’enfoncer. Il se retournait, tout le monde le regardait, la situation était délicate et le François ne s’en sortait pas. Et même si Sarah était déjà bien avancée dans son état Ginic, elle le dévisageait après quarante secondes de danse mécanique... « Mais qu’est-ce que tu fous, tu veux pas danser avec moi ? » Et là, elle s’arrêtait, comble de la gêne en plein milieu du show, tous les collègues, béas, le regardaient, fascinés par tant de maladresse. Le François d’Angleterre n’arrivait pas à se forcer, il ne savait pas quoi répondre, Sarah devenait sérieuse et se mettait à pleurer. Le ridicule était là, la musique continuait mais eux ne dansaient pas... Vingt secondes qui en parurent sept cents s’écoulèrent*... Puis finalement deux collègues l’arrachaient des mains de Sarah et le portaient pour le final du morceau. Le François, dans les airs, vomit sur l’un d’eux. La fête était finie.

* Particularité dégénérative, deuxième.


#4 - Soirée Colocs
La soirée entre colocataires est toute particulière pour le François d’Angleterre. Il l’apprécie et la redoute. Elle commence souvent avec une conversation de désert : rien à se dire, peu de points communs, des regards interrogatifs, neutres, cela pouvait devenir long, très long une heure au pub. Et puis la soirée échappait au François. Cette deuxième sortie particulièrement, qui réunit les colocs Brésilien, Chinois et Allemand à l’aise pour partager un humour simple… Mais le François y éprouvait une difficulté particulière, dur de s’oublier quand on est François. Le Pied* peut être un allié dans ces moments, sauf que supportant l’équipe de Français d’Arsenal, il n’avait aucune chance de les intéresser, les trois étant supporters de l’équipe-ennemie Manchester United... Les pintes aidant, le François tentait de s’intéresser à ses colocs mais sans passion. Ils jouaient au billard, aux fléchettes et l’ambiance ne décollait pas... Jusqu’à ce que le manager du pub sorte un micro d’argent et allume l’écran géant... Il y avait cinq autres clients ce soir-là. Les trois colocs retrouvaient leurs couleurs et s’enthousiasmaient comme jamais. Ils se mettaient à squatter le micro, enchaînaient les performances, le François d’Angleterre était vert mais ses trois colocataires le retenaient, le forçaient à chanter ou au moins à les applaudir sur fond de classiques Eurovisuels... C’était un fait : le François ne maîtrisait pas sa vie sociale. Le pub s’embrasait visiblement aux canons improvisés a capella du trio sino-germano-brésilien. L’ambiance atteignait une apogée méritée et attendue : même les passants dans la rue s’arrêtaient pour regarder cette apocalypse londonienne comme il en existe quotidiennement. La fin du show ne vint qu’avec la fermeture du pub une heure et demie plus tard. Après un nombre incalculable de shots payés par la Maison. La soirée mémorable était là. Le trio était heureux et uni, le François en restant, avait tout de même participé, ce qui le rapprochait de ses colocataires, mais de loin quand même.

* « Foot » en anglais moderne


#3 – Soirée Night Club
Le François d’Angleterre n’était pas fan des night clubs mais il adorait s’y rendre pour mieux observer les pratiques sociales extrêmes. C’était un monde qui le passionnait, ces vivariums grandeur nature regroupaient des extra-terrestres qui sautaient pour danser, criaient pour parler, gobaient pour boire et fumaient pour respirer. Mais le François avait aussi de quoi les intriguer : petite bouteille de bière en main, pull foncé-chemise claire, jeans, baskets urbaines plutôt classes, toujours en meute de deux ou trois, difficile de ne pas le remarquer. Chacune de ces soirées commençait par les blagues et histoires drôles à se raconter entre François. Et rapidement, avec la foule s’entassant, il commentait le spectacle, les allées et venues, la musique minimale et ecstasiale. En club, le François consommait peu afin de tenir le rythme. Il se donnait des créneaux de dix minutes de danse toutes les demi-heures afin d’éviter toutes marques de transpiration. Mais parfois, emporté par la fougue et la foule, le François s’emballait et oubliait sa discipline de fer. Comme un ballon rempli d’hélium, il se mettait alors à parler très fort très aigu, ouvrait largement sa chemise, se balançait pour rejoindre la communauté des nightclubbers... Ses « mates » tentèrent moultes fois de le retenir, en lui disant que ce n’était pas son monde mais le François explosait ses limites, abattait les barrières, sentait monter la puissance nocturne du monstre expatrié... et accumulait les vents. Non pas qu’il repoussait ses proies mais son style chemise ouverte, son sens du rythme ou sa surexcitation calmaient les nightclubbers les plus haut perchés. Fin de soirée. Malgré ses trois-quatre rencontres avec des puces éphémères et autres enthousiastes aléatoires, le François concluait à chaque fois qu’on ne l’y reprendrait plus... Mais c’était plus fort que lui, et il y retournait dès qu’il en avait l’occasion... Paradoxe du François de la Nuit, quand tu nous tiens...

 


#2 – Soirée House party*
Second choix préféré du François d’Angleterre, les house party sont souvent les soirées les plus cheap et les plus inattendues. Le summum étant pour lui d’arriver en house party sauvage, où il ne connaît ni l’endroit ni personne à part le colocataire qui l’incruste (merci la soirée Karaoké). La plupart du temps, le François fonce direct vers l’hôte/sse, qu’il/elle ne connaît pas. Et selon, il s’introduit en interrompant toutes autres conversations ou bien l’ignore publiquement et fait des blagues poussives à froid. Son deuxième réflexe repose sur un furtif coup d’œil circulaire lui permettant de nouer le contact avec tout autre François. Essentiel. Clé. Grâce à son œil affûté, il peut conquérir toute une assemblée. La soirée est calme, et comme le François va souvent à contre-courant de l’ambiance, il tente de s’adresser à peu près à tout le monde, monte le volume musical, parle donc plus fort, afin de casser ce qui lui semble être une certaine retenue... Souvent sans succès, il peut aussi s’inventer des jeux tels que « à quoi il ou elle ressemble nu(e) ». Après trois-quatre scans d’invités (et autant de verres), le François se détend finalement. C’est parfois à ce moment que l’hôte ou les invités lui expliquent qu’il faut se calmer, qu’ils ne kiffent pas son humour. Et malgré des touches régulières, le François reste de marbre... Après trois bières-renversées-pas-ramassées et une conversation souvent stérile avec les invités, le François commence à s’ennuyer et à taquiner ceux qui ne lui ont pas encore parlé. Pas pour les draguer, non, juste pour marquer son territoire... Il prend des numéros, ne donne pas le sien, les temps sont durs. Et puis arrive le moment du dérapage, un mot plus haut, un échange vif, un quatrième verre cassé et l’hôte de lui montrer la sortie, gros bras à l’appui... Il s’en va souvent dans les premiers (après être arrivé dans les derniers) et n’a aucune idée d’où il est, n’a (toujours) pas de téléphone intelligent, s’en remet aux passants qui ne comprennent pas son franglais alcoolisé dégoulinant… C’est la nuit.

 

* Fête de maison

 

# 1 - Soirée entre François
Ces soirées sont les préférées du François car finalement il n’aime pas trop les surprises et les regroupements de François suivent toujours le même protocole même si la configuration peut varier : nombre de personnes, endroit, durée... Le premier temps consiste à prendre des nouvelles de son réseau ce qui permet au François de montrer sa suprématie sociale. En un mois : trois nouveaux amis (colocataires), deux nouveaux contacts pro (deux agents de recrutement), une aventure (une demie car elle a duré une petite heure « tout compris »), et « des collègues qui l’adorent » (« surtout ma manager »). Il est important de noter que le contenu de ces conversations est invérifiable, le François développe ainsi une grande capacité à déformer la réalité, la rendre plus à son avantage, stratégie dite de « Facebook ». Le deuxième temps de ces regroupements est celui des bonnes vieilles blagues entre François qui démontrent une cohésion sociale à toutes épreuves. La bouffe et l’alcool font monter le volume des conversations, des tensions se créent, les échanges entre caractères opposés s’intensifient. L’humour passe, les blessures restent, personne ne pleure mais l’amertume point. C’est une sorte de joute verbale qui tourne souvent au ridicule... Entre François, on se comprend, on se respecte, mais chacun pour sa peau. Dure la vie de François. Le troisième temps enfin consiste à tourner l’effort social collectif vers l’extérieur du groupe. Très souvent, un ou deux guest(s), trouvé(s) sur place ou invité(e/s), se retrouvent au milieu du petit groupe de François ne sachant pas trop qui écouter et en qui faire un tant soit peu confiance. La rivalité entre François bat son plein. Il n’est pas question de se meurtrir pour gagner un ami mais bien de montrer à nouveau sa force sociale. « Ce n’est pas méchant » mais souvent fatal : le(s) guest(s) de la soirée tourne souvent les talons en premier, et les anecdotes n’en finissent pas : à cause de qui le dernier guest est parti, qui devra faire partir le prochain, quel type de conversations houleuses ont bien pu le faire partir... La meilleure des soirées que puisse espérer le François.

 

 

Ludovic Chazaly // Montage photo de prestige : Stephane Haiun.