Pour faire très vite, le rôle originel du DJ était celui d'un simple enchaîneur de disques, chargé de la délicate mission suivante : éviter que l'ambiance ne tombe sur la piste de danse. Faisons un bond temporel de plusieurs dizaines d'années : nous sommes dans les années 90, et voilà que, porté par l'émergence de la scène techno, le DJ a acquis un statut de mégastar. C'est l'époque des Carl Cox, Jeff Mills, Gilles Peterson et Laurent Garnier, des cachets mirobolants, vidéo clips, résidences payées à prix d'or, tournées mondiales dans des salles gigantesques. C'est aussi l'âge d'or du hip hop, qui glorifie ses DJs, bien que, depuis le milieu des années 80, leur aura se soit tout de même réduite face à celle des MCs. Alors qu'on annonçait sa mort, le vinyle fait son grand retour, et on nous en met plein la vue à base de surenchère technique. Mais voilà qu'en 2007, « les DJs stars, ça n'existe plus » dit l'un, DJ Feadz, aka Fabien. « La magie du DJ, c'est fini », dit l'autre, Julien, du groupe Tékël. Qu'est-il donc arrivé au DJ mégastar ?


« Il y avait une certaine aura »
« La fonction du DJ a été tuée par les énormes cachets que se sont pris des mecs comme Dimitri from Paris, Garnier ou Carl Cox, qui ont élevé le DJ au rang de superstar. Depuis Carl Cox, les DJs stars, ça n'existe plus » commence Feadz. Entre temps, l'émission Capital a enquêté sur “le business Guetta“, et Bob Sinclar a signé les génériques de la Star Ac. Le DJ, subissant le sort logique du mouvement culturel, se serait-il désacralisé tout seul en devenant mainstream et médiatique ? « A une époque les gens hallucinaient : « Waouh ! Il mixe deux morceaux en même temps, c'est ouf ! » se souvient Julien. « Je me rappelle, il y a cinq ans, les mecs dans les soirées venaient te voir et disaient : « Mais attends, je comprends pas, tu joues des instruments avec tes platines, comment tu fais ? » Et je disais : « Mais gars, t'es ouf je mets “ play“ ! ». Il y avait toute une aura, un certain mystère. Maintenant même mon père, tu lui demandes ce qu'est un DJ, il va savoir t'expliquer. Mais ce n'est pas plus mal. Moi j'ai toujours trouvé ça surévalué comme rôle : c'est quand même un gars qui se pointe pour passer les disques des autres personnes. »

« Les gens en ont eu marre des démos »
« A une époque, il y avait une vraie esthétique DJ, avec des mecs qui se prenaient la tête techniquement, continue Julien. Et puis les gens en ont eu marre. Maintenant c'est fini, tout le monde s'en fout : la plupart des gens mixent par ordinateur, avec des logiciels qui calent tout pour toi. Même les gros intégristes du vinyle sont passés au CD… Maintenant, il n'y a plus de mecs comme Derrick May par exemple, qui étaient hyper connus dans les années 90 pour leur technique. Ces mecs-là, tu les vois plus. » Les logiciels Mixvibe, Final Scratch, Tractor ou Live sont passés par là, faisant inévitablement perdre de sa valeur à la compétence purement technique du DJ.
« Le hip hop, ajoute Julien, c'est encore la seule musique ou le DJ tient encore la route, à cause du scratch : personne ne peut vraiment scratcher sans apprentissage. Caler les disques, en un mois c'est réglé : tu sais le faire. Un des derniers à vraiment kiffer la technique pure, c'est Feadz. Techniquement, c'est vraiment une brute. Maintenant plus personne n'a envie de se faire chier avec ça.»
Réponse de l'intéressé : « La première fois que j'ai rencontré Surkin, se souvient-il, c'était à Nice. Moi j'ai fait ce que je faisais à cette époque-là : du rap avec de la techno, de la booty avec des trucs de Chicago, hyper rapide à changer les disques. Et Surkin a fait exactement la même chose que moi, sans mettre son casque une seule fois, avec le logiciel Live, avec des mixes parfaits. Je me suis dit « OK, c'est plus la peine. » Selon Feadz, c'est 2 Many DJ's qui les premiers auraient cassé la prouesse du DJ en utilisant Pro Tools, réalisant ainsi des mixes infaisables avec des platines : « Ils ont poussé le niveau à un stade où la machine est devenue indispensable. »
L'homme-DJ n'a alors plus qu'une solution : briller par sa sélection. Mais là aussi, alors qu'avant, un DJ devait digger pour dégoter des raretés, ou être assez connu pour se faire envoyer des disques par les labels, aujourd'hui, l'accessibilité de la musique est telle, Internet et multiples blogs relayant les infos obligent, que les sélections se pillent facile. Et vous, moi, n'importe qui, peut se transmuter en «Selector». Retour, en somme, au rôle historique du DJ passeur de disques.

Le temps des DJ producteurs
Avec ce contre mouvement, le “vrai DJ“ est retourné d'où il vient : caché quelque part dans l'underground et les cercles d'initiés. Mais dans ce contexte, comment fédérer un public autour d'un nom ? « La seule qui a atteint le statut d'un mec comme Carl Cox, c'est Miss Kittin peut-être, mais surtout grâce au hit qu'elle a fait avec The Hacker, dit Feadz. Même si c'est une très bonne DJ, aujourd'hui, il faut l'appui d'un disque qui se vende derrière. Aucun DJ ne peut parcourir le monde sur la foi de ses qualités de DJ. Ça ne suffit plus. » Julien confirme : « J'ai vu des piètres DJs se faire booker sur des énormes soirées. Maintenant les gens, ils te bookent sur la foi de tes disques. » « De plus en plus, les mecs qui raflent tout, c'est pas des "vrais" DJs, poursuit Fabien. Justice par exemple, ils ont commencé à mixer à partir du moment où ils ont eu des plans grâce au morceau Never Be Alone. Aujourd'hui ils sont très bons grâce à leur pratique, mais au départ, ils admettent eux-mêmes qu'ils n'avaient jamais fait ça. Ils ont eu plus de plans grâce à leur maxi qu'un DJ qui travaille pendant 10 ans. J'ai des copains comme DJ Kodh, qui a gagné deux fois les championnats du monde de scratch, et qui n'a pas énormément de plans, alors que techniquement, il est meilleur que tout le monde sur la place de Paris et qu'en plus, il a une très bonne sélection musicale. Mais tant qu'il n'aura rien sorti, ce sera très dur pour lui de s'imposer. »


« On est à la fin d'une génération où on continue à booker des mecs comme DJ Assault ou Garnier, conclut Fabien, mais demain, il n'y aura plus que des producteurs/remixers. Un mec comme Sebastian, qui est hyper présent sur la musique, fait des tonnes de remixes, de hits, il est vachement demandé, et les mecs s'en branlent de savoir qu'il a 200 disques chez lui (pas grand-chose dans le monde de Feadz qui en a 10000, ndlr). Même si ce n'est sûrement pas irréversible, on a assisté a un phénomène grandissant qui est en train de se couler. Alors qu'il n'y a jamais autant eu de consommation de soirées et de musique dans le monde.»


Illustration : Lilanovska.