« Je la range dans un box fermé, serrure six points dans le sol et dans les murs. Elle dort sur le parking d'une boite de transports de fonds, genre Brink's, caméras et tout. Celui qui veut me la voler, bon courage. » Stan aka Cinqo, 27 ans, a l'air d'avoir raflé la première dent du Christ sur Ebay, mais en fait, non. « Elle », c'est son « roulant », une Chevrolet Monte Carlo 79 bordeaux, pimpée jusqu'au cendar. « Le même modèle que Denzel Washington dans Training Day. Je l'ai fait venir il y a quatre ans par conteneur, elle a débarqué au Havre. 11 000 Euros. Aujourd'hui, je pense qu'elle en vaut trois fois plus. » Tu t'es mis des sièges en peau de saumon ou quoi ? « La mécanique, les cuirs et surtout la peinture. Au soleil, tu peux voir la finition pailletée. » J'avoue. Et le boîtier plein de boutons, entre les deux sièges ? C'est pour RMC ? « Ça commande les amortisseurs, la marque de fabrique du lowriding. Quand t'appuies là, la voiture se baisse quasiment jusqu'au sol. Et quand t'appuies là, elle remonte aussi vite. Mais certains font beaucoup plus fort avec leurs suspensions : va sur Youtube, leurs voitures font des bonds. » Et sinon, tu me laisses zoom zoom zang dans ta Benz-Benz-Benz ? « C'est mort. »


Même réponse sur le parking du hall 4 au Bourget. Pour sa 11ème édition, le salon Automédon a rassemblé les fans français de lowriding. Mister Greggo, 34 ans, rasé-tatoué, a fondé les Eastriddaz, le club le plus ancien en France. Avec leur quinzaine de membres, les Eastriddaz partagent leurs vies entre délires west-coast et révisions des 10 000km, version Pimp My Ride. « L'idée du lowriding, c'est de prendre un objet de consommation et de le transformer. Aux États-Unis, l'objet de consommation le plus courant, c'est la voiture. Derrière moi, t'as une Impala 62 coupé, bleu horizon, toit blanc, un modèle mythique. Elle a été achetée en France et restaurée au club. Elle s'appelle « Family affair », c'est la voiture d'un père et son fils. Cette symbolique, c'est exactement les valeurs du club et du lowriding. Là, chacun travaille sur sa voiture perso : Patrick, le père, sur une Chevrolet 48 un peu old school et Jimz, le fils, sur une Regal 1980, très urbaine, très nerveuse. Ils perpétuent la tradition. » Ah ouais ?

 


Le lowriding -traduction « la conduite basse », déboule dans les années 50 dans les familles de Latinos Californiens. L'idée, conduire le plus lentement possible des caisses archi-décorées et surtout, archi-rabaissées. Et roule ma poule... jusqu'en 58. Là, va savoir pourquoi, le code de la route interdit la conduite basse en Californie. « A L.A., sur Whittier Boulevard, les Champs-Elysées des lowriders, les agents de la circulation arrêtaient toutes les voitures basses et récitaient la loi : les voitures ne doivent pas descendre plus bas que le bas de la jante. » Un lowrider, ancien mécano de la 2ème guerre, décide alors de bricoler un amortisseur à partir de pièces de B52, un bombardier américain : la voiture roule au ras du sol mais peut remonter d'un coup dès qu'elle croise une patrouille. L'amortisseur qui monte et qui descend devient un jeu et les lowriders font des concours de sauts. Avec son châssis en « X », très pratique pour accueillir des ressorts comacs, la Chevrolet Impala devient la caisse mythique des lowriders. Sur elle, des peintures hyper-voyantes appliquées au spray, des chromes à rendre aveugles et des jantes à rayons.

 


« Tu rentres pas chez nous comme ça. D'abord, t'es « Prospect », et c'est marqué au dos de ton T.-Shirt. » Alex, yeux bleus-polaire noire, gendarme dans le civil, est le secrétaire des Luxurious France, un club de lowriding portoricain né à San José il y a un bail. « Pendant six mois, on observe ta mentalité, ton comportement, ton projet voiture. Si t'es conforme aux valeurs du club -pas de racisme, pas de violence, pas de drogue, tu rentres et tu deviens un « frère ». Là, on organise une cérémonie, tu reçois ton nouveau t-shirt et tu peux floquer tes vêtements aux couleurs du club, sans la mention « Prospect ». Et sinon la nuit, vous sacrifiez des chats dans la forêt de Marly ? « T'as des objectifs à remplir sur ta voiture et des délais à respecter. Moi mon job, c'est d'appeler les membres pour savoir où ils en sont : la peinture, la carrosserie, la sellerie... Ça peut prendre un peu de temps : une voiture, c'est quatre ans de travail, un an et demi de peinture... Derrière, par exemple, notre prochaine voiture, celle du boss : pour l'instant, il en est qu'au châssis mais comme tu peux voir, même les parties cachées sont décorées. »

 


Ok, mais le lowriding, c'est pas que des fans de bagnoles abonnés à Auto-Plus, le premier journal qui se met à la place du conducteur. Pour Mister Greggo, « le lowriding, c'est une culture très riche : tatouages, graffitis, hip-hop, salsa, funk, Los Angeles, vêtements US, barbecues entre amis. Et puis la famille. Regarde autour de toi : aujourd'hui, tout le monde est au salon, nos femmes, nos enfants et chacun porte le t-shirt « Eastriddaz ». Dans le lowriding, il y en a pour tous les âges. Pour les jeunes, il y a les bikes, les vélos. » Des vélos Rockrider, comme à Décathlon ? « Non, des vélos très travaillés, peints, chromés, qui ressemblent à des choppers. Pour te dire, on a même pensé aux tout-petits avec « La Bombita ». C'est une "pedal car", une voiture à pédale qu'on a exposée à un show aux États-Unis. Déclinaisons de violet, quinze couches de peinture, portraits à l'aérographe, pièces en métal doré, pneus à flancs blancs... » Y'a des visages dessinés sur les côtés, c'est normal ? « La voiture a été faite pour ma fille : il y a un portrait de sa grand-mère sur les portières, signé par un maître de la peinture lowriding : Djoce. Finalement, cette voiture, c'est l'esprit du lowriding : la famille et la transmission. Cette voiture, c'est son héritage. » Son héritage ? Et les Sicav, alors ? Et les deux-pièces avec vue sur les Buttes-Chaumont, ça te parle ? « Et puis, on est impliqué dans le social aussi. Nous par exemple, on a organisé une grande collecte de jouets pour équiper la salle de jeu du CHU de Metz. »

 


Daniel Weintraub est sociologue, spécialiste des transports et des questions automobiles. « En apparence, le lowriding reprend les codes de la société d'aujourd'hui, comme l'egotrip : « Regardez-moi, regardez ma voiture, aimez-moi ». Mais en apparence seulement. Car en vrai, les valeurs du lowriding sont à l'opposé de celles du monde moderne : valeur de la famille très forte, respect des anciens, beaucoup de solidarité entre les membres... Et puis, à l'heure où tout va plus vite, les lowriders prennent leur temps, le temps de vivre... Parlez à un lowrider, vous serez surpris : derrière les tatouages et l'imaginaire des gangs latinos, il y a des gens très à l'écoute et très respectueux. » Et sinon, ça se passe comment pour se faire adopter ? « Sans oublier l'aspect politique, très fort aussi. Dans l'Histoire du lowriding, il y a des revendications sociales. A la fin des années 50, la loi qui interdit de rouler bas est en fait une loi raciste qui vise clairement les Latinos. Les lowriders contournent la loi et disent : on n'accepte pas. Peu à peu, les autres communautés immigrées reprennent le lowriding et son message politique : les Noirs dans les années 70 avec le mouvement des droits civiques et plus tard avec le rap, mais aussi les Irlandais. Aujourd'hui, le plus grand club de lowriding des USA est un club... Samoa. »


« Le seul problème du lowriding... c’est les lois françaises ! » Depuis 2003, Low-Low tient la boutique Belleville Lowrider dans le 12ème à Paris. « Ici, on vend tout : des voitures, des vélos, des pièces détachées mais aussi des vêtements, des miniatures, des stickers... Le tout avec la griffe L.A et Lowriding. Et on conseille aussi les gens qui viennent. » Tu m'étonnes ! « En France, la route est très surveillée et tout ce qui roule doit être homologué : les roues, les phares, les rétros... Mais quand tu fais du lowriding, c'est presque impossible. Résultat, certaines voitures ne roulent pas. Ce sont des pièces de musée. » Au pire, pour aller voir Tatie dimanche midi, il reste l’Autolib. Non ? Ah bon…
    


Quelques liens pour approfondir le sujet :
Mister Greggo (site de photos sur le lowriding)
Eastriddaz
Luxurious


Vincent Martin.