Arrivée squatage(s)
Parmi ses nombreux amis déjà installés, le François d’Angleterre sait qu’il peut compter sur un couple généreux ou un célibataire festif pour le dépanner si nécessaire. Et la situation, quand le François débarque, est souvent déjà critique... Sensé vivre chez un couple d’amis « en attendant », il peut se retrouver à la rue dès la première minute où il pose le pied chez eux. Parfois même avant. Récemment séparés, injoignables, ou eux-même expulsés, les raisons ne manquent jamais et le seul moyen pour le François de survivre, c’est d’improviser. Constamment. Assez débrouillard, il peut rapidement trouver un colocataire de secours, rencontré en soirée ou au marché. Les surprises s’accumulent au gré des histoires, comme cette fois où il se retrouvait à vivre dans une sorte de jardin d’hiver avec une trentaine de plantes rampantes installées un peu partout. La poussière sur le plancher y constituait un petit matelas grisâtre. Le lit, une mezzanine pour enfant, n’avait pas d’échelle. Le François se réveilla un matin, trois semaines qu’il vivait dans cet appartement, on cognait à la porte. Il pouvait entendre deux hommes à l’extérieur. Il ne répondait pas. Ils commençaient à trafiquer la serrure.

 

Le François en pyjama ouvrait finalement la porte. Des deux parties, aucune ne savait ce que l’autre faisait là. Ils étaient les représentants de l’association qui gérait l’appartement. Rien que ça. Sous-location. Évidemment. Le François se retrouvait expulsé le lendemain. Puis il vaquait de potes en connaissances, se faisait plus ou moins racketter deux cents livres par-ci, deux cents livres par-là. L’instant pouvait être intense. Chaque instant. Parfois, il pouvait se retrouver chez le même couple d’amis qui lui avaient trouvé le plan d’arrivée. Et la colocation commençait vraiment : à base de poils dans l’évier, le bain, les verres, les assiettes, les couverts, son haleine tardive tout le week-end, ses steak-frites à la poêle... Après deux semaines de squat, même les potes lui demandaient cinq cents livres de dédommagement. La vie à Londres n’est pas donnée. Ni à partager. Le François d’Angleterre percutait alors et se mettait à rechercher des chambres sur Internet. Après deux soirées au cyber café du coin, il partait pour de rares et courtes visites de curiosité et d’horreur dans la réalité locative londonienne.

 



Pour une première visite...
En visite, le François était souvent très excité, enthousiaste, prêt à dire oui au premier plan pourri venu. Il avait inauguré ses visites avec cette chambre qui se trouvait en bas d’une rue animée, l’emplacement était parfait, il en discutait avec un couple de Polonais qui était tout autant emballé que lui. « Ils » avaient visiblement plusieurs chambres à faire visiter.

Un jeune homme en costard ouvrait la porte, c’était l’agent. Il commençait sa tchatche à trois balles. Le groupe montait les marches d’un escalier « à rénover ». Premier étage, il ouvrait la seule porte du palier : une chambre pour six. Trois lits superposés, une ampoule unique au plafond, des gars à moitié à poil faisaient la sieste ou jouaient aux cartes... Et l’odeur !... « Oh no no, it’s not here, sorry guys !* », le François regardait le couple d’un air surpris et un peu dégoûté. L’agent les emmenait rapidement au deuxième étage : même seule porte sur le palier, même chambre avec trois lits superposés. En voyant leurs têtes, l’agent expliquait l’ambiance du coin, le loyer pas très cher, la proximité de clubs sympas. Dans le même temps, le François ouvrait grand ses yeux, regardait le couple, le couple le regardait. Silence. Ils descendirent tous en trombe sans se parler, sans commenter. Ils avaient dû se tromper. Le François de noter mentalement : « Toujours demander la capacité de la chambre en êtres humains avant de visiter ».


* « Oh non non, ce n’est pas ici, désolé les gars ! »

 


... Visites à vices
Le François d’Angleterre découvrait avec le temps que chacune de ses visites comportait un vice plus ou moins caché. Malgré l’expérience qui rentrait, la pression du sans-logis planait, la logique et le bon-sens pouvaient disparaître à tous moments... Il avait accepté plusieurs fois des chambres qu’il réservait et s’enfuyait en courant au moment de donner la caution. Il se retrouvait dans la rue à courir dans n’importe quelle direction à toute allure. Les passants le regardaient... D’autres fois, il parvenait à dire non, mais il devait s’y reprendre à plusieurs fois.

 

« Ne pas craquer », « ne pas dire oui », « dire non ou fuir ! ». Sa sélection s’affinait malgré tout au fil des visites. Il lui avait déjà été proposé en quelques jours : une chambre-lit*, une chambre sans électricité, une en sous-sol, une colocation familiale nationaliste, une chambre sans porte, une colocation avec des personnes âgées**, des gothiques extrémistes, des chauffeurs de bus alcooliques. Le François d’Angleterre était quelqu’un d’ouvert à l’extérieur, chez lui, c’était plus conservateur. Au bout de plusieurs soirées-visites, il pensait finalement avoir trouvé sa short list.


* seul le lit rentrait dans l’espace
** plus de cinquante ans

 


La short list du François d’Angleterre
Le François d’Angleterre n’eut pas vraiment l’occasion de revoir le premier appartement qu’il revisitait le lendemain : tous les ex-locataires s’en allaient, deux chambres étaient déjà réservées, la dernière venait d’être confirmée par un autre visiteur... « Next » ! La pression des autres locataires était un autre gros problème pour le François. La deuxième chambre avait d’ailleurs provoqué une grosse bagarre entre deux couples très intéressés, le François avait fui avant la fin du combat, histoire de ne pas se prendre de coups inutiles. Il enchaînait avec cette chambre dans une charmante petite maison, mais au sommet d’un escalier de la Mort sur lequel le François s’était déjà cogné deux fois. Le salon faisait office de buanderie et de cuisine à la fois, quinze mètres carrés maximum.

 

Les deux colocataires étaient de sexe masculin, parlaient très lentement, l’un jeune, très grand, l’autre, quarantaine, rabougri... ils voulaient une réponse le soir même, ils semblaient très bien s’entendre. La conversation était décontractée et « normale », ce qui rassurait le François... Mais rapidement, les deux commencèrent à se disputer bruyamment à propos du micro-onde en panne depuis cinq mois et du nom de la rue derrière la maison pour accéder aux urgences de l’hôpital, « juste en aplomb ». Le François s’éclipsait en leur disant qu’il était impressionné. Oui, il avait réussi ici un coup de maître. Ne pas dire oui, ne pas dire non, juste s’en aller en prince. La dernière des chambres recueillait le suffrage de François, même si la maison était habitée par cinq autres personnes toutes British, elle semblait l’endroit idéal... a priori... Les colocs semblaient relax, très relax...

 



L’arrivée ou le non-événement
Lors de ses emménagements, le François s’attend naturellement à un comité d’arrivée. Mais il déchantera la plupart du temps. Même si les colocataires disent le trouver « nice », cela ne voulait pas forcément dire qu’ils étaient potes. Très loin de là parfois. Comme cette fois où il arrivait en début de soirée, il n’avait pas eu besoin d’aide vu qu’il n’avait qu’une valise. Sa chambre était presque « -lit », il pouvait faire presque trois grands pas, mais pas de lit, justement... Il se ferait un matelas avec les coussins du salon en attendant... Il pouvait entendre du bruit dans les chambres, mais rien n’avait visiblement été prévu pour son arrivée. Une fois installé, c’est-à-dire sa valise posée dans sa chambre, il s’installait dans le salon, seul. Silence.

 

Il avait envie de s’enfuir, mais il avait déjà donné sa caution... et il avait épuisé son stock de potes de dépannage pour le mois... Il se reprenait et décidait de se faire à manger quand tout à coup, les quatre colocs en même temps descendaient en trombe du premier étage. Pas très bavards, assez souriants, le regardant, le jaugeant de la tête aux pieds. L’un d’eux s’extasiait devant sa cuisine : des œufs au plat et des pommes de terre sautées !... Les quatre colocs restaient tous dans la cuisine, parlant de choses et d’autres sans vraiment s’adresser au François. Quand il avait fini de préparer ce menu trois étoiles, ils retournaient tous dans leurs chambres. Sans dire good night. « Welcome Home! * »


* Bienvenue chez les roast beefs !

 

 

Ludovic Chazaly // Montage photo de prestige: Stephane Haiun.