Sortir d’une bouche de métro dans le 16ème c’est un peu comme débarquer à l’étranger. On ne reconnaît rien. On lève la tête pour voir si le ciel est plus bleu, on hume l’air pour déceler une éventuelle odeur d’argent et chaque personne croisée est soupçonnée de posséder un compte en Suisse. On s’attend aussi à une forte concentration de jeunes garçons et filles dynamiques avec raie sur le côté et blazer impeccable. Au final, on constate surtout que les rues sont désertes.  


Vendredi dernier, deux jours avant le grand raout organisé par François Hollande à Vincennes, c’est là qu’une petite équipe de volontaire socialistes s’est retrouvée pour filer dans le jour finissant vers la Porte de Saint Cloud. Menés par Cécile, la quarantaine, petite et des yeux très bleus, ils n’ont pas l’air comme ça mais ils sont les rouages d’une machine de guerre  déployée par le PS sur tout le territoire depuis janvier. Le but ? Arracher les abstentionnistes de gauche de leur torpeur.


Remise au goût du jour avec la campagne de Barak en 2008 – il avait réussi à mobiliser 5 millions de volontaires -  cette bonne vieille technique aurait permis sa victoire. Avec un petit lifting préalable bien sûr : formation, ciblage systématique, action sur le terrain très organisée et relayée sur internet. Aux Etats-Unis, cette méthode du « Get out the vote » (« sortez le vote ») a été reprise dès les années 2000. Pour les pontes du PS – seul parti à utiliser le porte-à-porte cette année -  le but est le même : rallier à leur cause suffisamment d’abstentionnistes (dans une première phase) et d’indécis (dans une seconde phase) pour faire gagner l’élection.


Cerise sur le gâteau : le porte-à-porte permet de se reconnecter avec un électorat populo et de faire des militants de vrais acteurs de la campagne : « Ce genre d’action heurte certains militants qui n’ont l’habitude que du tractage, explique Cécile. Mais le PS est devenu un parti d’élite et d’intellos pour beaucoup, il avait besoin d’être à nouveau présent sur le terrain ! ».  Pour cette campagne, l’objectif est d’atteindre les 5 millions de portes enfoncées d’ici le 6 mai. Dernière ligne droite donc pour les volontaires du 16ème qui font des sessions porte-à-porte du lundi au vendredi de 19h à 21h30 et distribuent des tracts le samedi et le dimanche. Motivés.

 


L’abstentionniste de gauche, une perle rare.
Cécile est donc la « mobilisatrice ». Elle habite dans le 16ème depuis 20 ans, un peu par hasard, et a recruté la trentaine de volontaires qui fait du porte-à-porte depuis le 20 mars dans l’arrondissement : « Enfin on est sensé être une trentaine, en réalité le noyau dur c’est une douzaine de personnes » explique cette haut fonctionnaire qui milite depuis la fac. Son équipe de choc se compose de Souleymane, le seul à porter le K-way rouge estampillé « Equipe de campagne – françoishollande.fr » fourni avec le kit du parfait petit volontaire. Il y a aussi Bruno, mine proprette et lunettes sur le nez, cadre dans une grande entreprise et Yasmina la rigolote, chargée de communication dans un grand hôtel. Une vraie pub Benetton.


Ils se déploieront ce soir dans une zone bien délimitée : les logements sociaux pris entre la Seine et la Porte de Saint Cloud. Histoire de trouver les fameux abstentionnistes. Seulement dans le 16ème, la tâche est ardue, évidemment : « On a très vite compris qu’on allait avoir du mal à trouver des abstentionnistes de gauche dans le quartier. Alors on a décidé de se concentrer sur la promotion du parti et de son image » explique Cécile tout en sortant son attirail – affiches, tracts, programme – de son coffre. A la main, elle tient une dizaine de feuilles répertoriant le nombre d’appartements par immeuble et les digicodes. Bilan provisoire : 3200 portes déjà faites avec un objectif de 5000 d’ici le 1er tour.


Il est environ 19h, direction la rue Marcel Doret. « On a toujours la même méthode, on fait du ‘boîtage’ et après on monte tout en haut pour commencer par les derniers étages et redescendre ». Le « boîtage » c’est bourrer les boîtes aux lettres avec les tracts. Ils se répartissent les cages d’escalier, et, en binôme, commencent par les chambres de bonnes. A priori, les bons clients : « Les jeunes dans leur petites chambres sont contents de nous voir, explique Bruno. En tant que sympathisants de gauche, ils se sentent moins seuls ». Là, une odeur de clope froide vous prend au nez et un vieux, très vieux monsieur en pyjama rayé ouvre la porte : « Bonjour, nous sommes des volontaires, on vient pour la campagne de mobilisation » commence Cécile. Souvent, ils précisent qu’ils ne sont pas là pour convaincre de voter Hollande mais lutter contre l’abstention. On suspecte une pointe de mauvaise foi. De leur propre aveu, ce genre de phrase amadoue les gens. Le vieil homme n’est pas convaincu : « Je vote plus. J’ai pas envie de m’emmerder » lance-t-il. Cécile monte au créneau « Personne n’a envie de s’emmerder avec rien. Et nous on s’emmerde depuis des semaines à faire du porte-à-porte ». Le pauvre vieux ne peut pas se déplacer : « Bon je vous pardonne alors » plaisante Cécile.


Et de toute façon il y a un argument pour tout : vous êtes trop vieux ? Trop fatigué ? En fauteuil roulant ? Pas de problème Super Cécile et ses acolytes sont là pour se charger de trouver un voisin qui vous accompagnera. Vous partez à l’étranger ? Quelqu’un de la section s’occupera de votre procuration. Pour le porte-à-porte, les consignes sont strictes : pas plus de 5 minutes par clients et on n’entre pas chez eux. A l’étage en-dessous, un jeune type en pantalon africain a l’air de connaître la troupe et se marre : « Je sais pas trop ce que je vais faire mais c’est bien ce qu’ils font, bon ça fait un peu penser aux témoins de Jéhovah mais c’est bien ! » dit-il en souriant. Au rez-de-chaussée, une vieille dame dit « non non non » à tout, puis rouvre prudemment sa porte pour nous observer d’un sale œil. Une autre rendra le tract d’un air carrément dégoûté.

 


Recycler la stratégie d’Obama
Une heure a passé, l’accueil est souvent poli mais rarement intéressé. Ce soir, Bruno est en veine, il se tape tous les cas sociaux : « J’ai parlé à un petit couple de vieux, c’était leur activité de la semaine, explique-t-il. On trouve des gens dans un grand isolement ». Et pour ça les volontaires n’ont pas été formés. Chacun a postulé en ligne en février et a ensuite été formé par Cécile, 20 minutes environ. Elle a elle-même reçu une formation pour être « mobilisatrice ». Ils sont 6000 en tout (pour un objectif de 10 000 au départ) et étaient supposés former 150 000 volontaires.

 

Au programme, des jeux de rôles : que faire face à l’ « abstentionniste de gauche désabusé », le « sympathisant prêt à devenir volontaire », l’« électeur peu politisé mais de droite », l’ « ouvrier FN anciennement de gauche ». Evidemment, sur le terrain, rien n’est aussi simple et les volontaires eux-mêmes ne sont pas si facilement identifiables. Bruno a voté à droite et au centre avant de passer à gauche, sa carte il l’a prise il y a à peine un mois et s’est engagé « pour que les gens aient confiance en l’avenir ». Souleymane avait carrément basculé du côté obscur en s’encartant à l’UMP « Je l’avais fait sans conviction, pour suivre des amis. Mais je votais à gauche ». Ah. « Pour 2012 j’ai voulu mouiller la chemise » conclut-il. Séquence émotion. Soudain, l’équipe est aux aguets : quelqu’un sort du groupe d’immeubles suivant. La gardienne refusait de leur ouvrir. Tout le monde court, tracts à la main, pour retenir la porte.


Si l’ambiance paraît détendue, cette opération de porte-à-porte est loin d’être une action improvisée. Elle a été pensée dans ses moindres détails par trois étudiants français installés à Boston (Guillaume Liegey, Arthur Muller et Vincent Pons) au moment des élections américaines en 2008. Après avoir observé la gigantesque campagne de mobilisation d’Obama, ils l’ont proposée au PS. Le parti l’a testée aux régionales de 2010 avec une idée centrale : mobiliser les électeurs abstentionnistes de son propre bord est plus payant que de convaincre ceux du camp adverse. A l’époque, ils avaient ciblé les Français nés à l’étranger. Le porte-à-porte aurait alors permis de convaincre un abstentionniste sur sept d’aller voter. Aujourd’hui, ils ont chacun leur bureau au QG de campagne et sont en contact direct avec les équipes sur le terrain, comme celle du 16ème.


Dans le nouveau groupe d’immeubles investi, un homme leur tient la porte d’entrée d’un des bâtiments et s’attarde : « Hollande pour moi, ça changera rien, je serai toujours là à gratter tous les jours et à payer mes impôts. Dupont-Aignan, y’a que lui qui a l’air de réfléchir et qui dit des choses ». Petite moue circonspecte de la part des militants.

 


Le culte de François
Pendant que les autres continuent de frapper aux portes, Cécile explique le temps d’une clope son engagement aux côtés de François Hollande : « J’ai toujours été hollandaise, dit-elle dans un sourire. C’était pas facile de tenir la baraque entre 1997 et 2007 (période où il était premier secrétaire, ndlr). Ce ne sont que des injustices qui lui ont été faites ! ». Ses yeux s’illuminent. Cécile est finalement la seule du groupe à s’inscrire dans un engagement de longue haleine et Hollande c’est son chouchou. Elle lui a écrit une lettre au François lorsqu’il s’est déclaré candidat. « Mon père en la lisant s’est exclamé que c’était une lettre d’amour ! ». Elle en rigole mais la groupie est carrément aller déposer sa missive dans la boîte aux lettres de son domicile. Au moment de partir, une femme avec son toutou tient la jambe aux volontaires : « J’aime pas les vieux machins, moi je vote Sarkozy » annonce-t-elle avant de dire que finalement « ils sont tous pareils les politiques » et de parler de « l’assistanat ». Vielle rengaine.  


Il est 20h30 quand ils passent à un dernier pâté de maisons. Gros coup de pompe. Et peu après 21h, la bande décide de rentrer « On va aller boire un verre à la maison hein, comme d’habitude » propose Cécile. Chez elle, devant un petit verre de rosé, ils font les comptes : 250 portes, la moitié environ du nombre de portes frappées : « Avant on tournait autour d’un tiers en moins » explique Bruno. Des infos qui vont se retrouver sur la plateforme internet « Mobilisation 2012 » : bilan de soirée, nombre de volontaires, de portes ouvertes et belles courbes pour observer l’évolution. Un arsenal de guerre. Le lendemain ils retournaient sur le terrain pour du tractage sur le marché puis porte-à-porte avec les élus avant le grand meeting de dimanche.
 

 

Texte et photos: Ozal Emier.