En règle générale, la femme de rocker ne s'est pas maquée avec un rocker mais avec un garçon prévenant et rigolo qui, tout à fait accessoirement, avait un groupe de rock. Au moment de la parade amoureuse, le gentil garçon a su vous séduire en mettant en avant sa sensibilité, son ouverture sur le monde, sa capacité d'écoute. Attention! Arnaque!! L'enculade originelle se situe à ce moment précis. Il vous fait croire qu'il a un prénom - marque d'une identité singulière - (Robert, Pascal, JB, Keith) mais le temps passant, insidieusement, vous comprendrez que vous êtes avant tout la meuf d'un guitariste/chanteur/batteur/bassiste qui n'est lui-même qu'un atome dévoué corps et âme à un supra-organisme dont l'inquiétant nom de code est « le Groupe ». Pour votre survie, vous devez assimiler dès le début cet axiome mathématique : le groupe est plus fort que le couple.

Je me dois ici de dénoncer une deuxième arnaque assez courante. Vous imaginez sans doute déjà une vie sociale de rêve, vous pavanant de soirées paradisiaques en orgiaques bacchanales. Que nenni mes bonnes amies! La vie sociale du rocker se limite à deux activités fondamentales : primo, aller à des concerts. Oula, mais pas à Bercy hein! Dans des troquets PMU bien pourris histoire de surveiller les jeunes groupes qui risquent un jour de lui voler la vedette. Deuzio, boire de la kro dans de minuscules rades en se limitant à deux sujets de discussion, l'insubmersible débat autour du fascinant thème de « c'est vachement dur de faire du rock en France » (fréquemment suivi de la complainte « si on était anglais… ») alterné avec « comment ils ont fait Justice pour buzzer comme ça ».

La dernière arnaque la plus fréquente concerne le gouffre qui sépare vie privée et vie publique. En public, votre rocker arbore avec élégance sa tenue noire, tape dans le dos des videurs, embrasse le tout Paris, se préoccupe de la santé de chaque programmateur de salle, se souvient de tous les visages, a un petit mot gentil pour chacun, il est de bonne humeur, chaleureux, positif, en un mot : cool. Et vous observez les groupies fascinées par ce surhomme. Mais qu'elles apprennent, ces fameuses groupies, que ce héros capable de galvaniser les foules vous, sa propre meuf, vous ne l'avez jamais rencontré. Bien sûr, il ressemble vaguement à votre Robert/Pascal/JB/Keith mais à la manière d'un cousin lointain. En privé, votre rocker de petit ami sera plutôt fatigué, taciturne, en proie au doute et scotché à son myspace.

Là, attention! Terrain miné! Le rocker peut passer des heures à consulter son nombre de « plays » par jour, faire des graphiques de l'évolution minute par minute du dynamisme de sa page. Ne jamais, au grand jamais, le contrarier dans ces moments-là. La version officielle étant qu'il « travaille » (au bien-être de l'entité dite Groupe). En réalité, même s'il ne l'admettra jamais, en chaque rocker sommeille un nerd, reste d'une adolescence difficile et solitaire. Son myspace est une sorte d'équivalent du stade du miroir dans les théories lacaniennes. En tant que petite amie, vous devez aller inspecter de temps à autre la page du groupe mais en toute discrétion et ne jamais faire de remarque sur les commentaires parfois licencieux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il s'agit de son intimité - sachez la respecter.

Si vous persistez dans votre volonté de goûter du rocker, apprenez qu'en société on vous adressera fort peu la parole, à part pour vous poser une seule question, sur un ton d'une sollicitude doucereuse « et les groupies, ça te fait pas trop chier ? » Affichez alors un sourire serein d'une plénitude qui ferait passer Bouddha pour un accro aux anxiolytiques, accompagné d'un petit geste de la main « pff… tout cela n'est que broutille ». En coulisse, exigez tout de même un test syphilis par semestre. A ce propos, une différence essentielle à faire entre fan et groupies : la fan s'intéresse à la musique, la groupie à votre mec. Il peut être fort utile de savoir distinguer les unes des autres.

 

Par Titiou Lecoq// Illustration: Coconut Darling.