Il paraît que même si on n'aime pas le foot, il faut au moins vivre une fois l'expérience d'un match au milieu de supporters.

 

C'était dans l'idée de se retrouver entre fans, pour pouvoir crier leur joie sans gêne, que les fondus de comics se sont rendus en nombre au Grand Rex de Paris pour un « Marathon Marvel » d'une journée entière. Cinq films de super-héros emboîtés subtilement les uns dans les autres via des scènes cachées et autres allusions rapides dans les dialogues, avant l’apothéose, The Avengers, un film qu’ils attendaient depuis 2008.

Cette année-là, Samuel Jackson apparaissait le temps d'une scène rapide dans le générique de fin d'Iron Man (l'un des plus gros succès du studio Marvel au cinéma) pour parler avec le héros du film, Tony Stark, de la mise en place d'une « équipe ». Nombre de fans à travers la planète s'étaient alors figés dans leur fauteuil, la bouche ouverte, n'en croyant pas leurs oreilles. Oui, après les X-Men, les 4 Fantastiques, les Watchmen et la pathétique adaptation de La Ligue des Gentlemen Extraordinaire, la plus célèbre équipe de super-héros allait prendre chair, os et costumes bariolés.

 

Aux chiottes, Thor

 

 

Au petit matin du jour où le rêve a décidé de prendre forme, tout le monde garde un calme à la François Hollande en mode pré-résultat des scrutins - genre un peu crispé mais ça va, tranquille, merci. La journée commence au petit trot par un film qui a fait l’unanimité: Iron Man, avec l'excellent Robert Downey Jr - dont l'interprétation très fun a fait beaucoup pour le renouvellement des générations de fans de comics. Tout le monde est un peu fripé de s'être levé si tôt dans son t-shirt à l'effigie de son héros favori. Niveau exubérance, on ne croise guère qu'un type un peu éteint : perruque blonde et casque façon gauloise sur la tête au sortir des chiottes. Un peu tristoune tout ça.

Puis, l'obscurité se fait. Un écran de plus de 25m de large descend du plafond étoilé du Rex et soudain, c'est parti. Le logo de la maison Marvel apparaît et le public dans son ensemble pousse un premier cri de joie collectif.

 

 

Cri de joie collectif qui se reproduira à chaque clin d’œil lancé par les films à l'attention des fans de l'univers de la BD. Depuis Iron Man, sa première tentative réussie, la maison d'édition de comics Marvel a décidé de ne plus lâcher les droits d'adaptation de ses héros maison pour mettre elle-même en chantier les adaptations (étant données les recettes de films comme Spider-Man ou Wolverine dont ils n'ont « que » loué les licences, on les comprend ). En a résulté une plus grande fidélité aux comics d'origine et ce fameux principe de glisser des références au vaste univers Marvel dans ses métrages, se rendant ainsi accessibles aussi bien au gamin de base qu'au fan transi.

 

« L'effet de masse »


C'est d'ailleurs le moment d'en attraper un ou deux de ces fans transis. Il est l’heure de la pause et tout le monde sort s'aérer ou s'enfumer à l'extérieur du cinéma. Nous croisons Alexandre Hellmann, directeur du Grand Rex au détour d'un couloir. Il vient d'ouvrir un local où un fan de Cosplay a laissé son armure faite maison (20 kilos de taule et d'alu) à l'effigie d'Iron Man. Il va attendre un peu avant de l'enfiler car elle s'avère peu malléable. Les zozos dans son genre, Hellmann en a l’habitude. L'une des raisons pour lesquelles le Grand Rex est encore debout, c'est par la diversification de son activité. Outre les films et les concerts, l'un des plus grands écrans d'Europe survit grâce aux conventions et événements en tout genre qu'il organise régulièrement. Nuit des Publivores avec type déguisé en lapin Kiss Cool dans les allées, Intégrales Harry Potter avec jeunes sorciers à lunettes et balai faisant la queue sur les Grands Boulevards etc... Récemment, le cinéma demandait même au public de venir déguisé en vampires pour l'avant première du dernier Tim Burton, Dark Shadows. « Les gens réagissent plus vivement au Grand Rex que dans une salle de cinéma ordinaire, explique Hellmann. On applaudit, on rit plus fort. C'est l'effet de masse de nos 2 700 places assises qui nous permettent également de faire dans l'événementiel et d'organiser ce type de manifestations réservées à des niches de fans qui aiment se réunir, discuter entre eux, autour de ce qu'ils aiment. »

 

Pour ce « Marathon Marvel », 1 260 tickets se sont écoulés auprès des fans de héros en collants. Rien d'ingérable pour l'équipe du Rex qui écoute même les petits caprices. « Sur notre page Facebook, nous avons fait voter les spectateurs afin de savoir s'ils souhaitaient voir les films en 2 ou 3D. Près de 70 % des votants ont souhaité revoir les films en version standard, il faut croire que la mode de la 3D ne prend pas.» Amusant d'imaginer qu'un public qui a vu ces films jusqu'à l'usure en DVD ou en Blu-Ray soit aussi réfractaire à une vision inédite en 3D...

 

Et d'ailleurs qui sont-ils ces fans intransigeants qui n'aiment pas les grosses lunettes qui font mal au crâne ? A bien regarder aux alentours, ceux qui ont décidé de sécher la séance de 11 heures et un Hulk un peu mou, interprété par un falot Edward Norton, ils sont, dans une grande majorité, des trentenaires ou quarantenaires tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Rien à voir avec des fans de mangas maquillés et déguisés en soubrettes ou des gothiques palots à semelles compensées. Non, ici, la tendance est plutôt à la barbe de trois jours, au sweet à capuche qui dissimule légèrement un t-shirt représentant une vieille cover de comics, des emblèmes de Green Lantern, Captain America ou Superman... Bref, du geek tranquille qui clope sans exubérance.

 

 

Quand on les approche en journaliste, ils froncent un peu les sourcils de peur d'être représentés dans les articles en débiles agrippés à leur adolescence. Débiles, non, sûrement pas. Maxence, 17 ans, a vu près de 15 fois Iron Man mais l'a très bien compris à chaque fois, merci. Et sa vision des choses avec son pote, Lenox, lycéen également, n'est pas embrumée par la passion. « J'ai commencé par les films mais la BD m'a montré autre chose que le Spider-Man enfantin que l'on a pu voir dans les trois films de Sam Raimi. Au moins, depuis que Marvel a repris la main sur ces héros, ils essaient de faire quelque chose de plus cohérent. Et, depuis 2008 qu'ils nous annoncent cet Avengers, ils ont intérêt à nous avoir fait quelque chose de bon ! » « Par contre, rajoute Lenox, ça fait un peu peur pour la suite. Le public viendra sûrement en masse pour voir The Avengers, mais ce sont surtout les fans qui se coltineront les Iron Man 3, Captain America 2 ou un troisième reboot de Hulk ! Pour l'instant, Marvel est la nouvelle vache à lait des studios américains mais, à un moment, le public va être lassé si trop de films sortent sur le sujet. Nous, tout ce qu'on espère, ce sont de bons films qualitatifs et grand public surtout. Qu'ils puissent continuer à générer des audiences, et qu'ainsi de nouveaux héros puissent apparaitre plutôt que des suites à la pelle. » Un peu plus loin, Xavier, 40 ans, écoute la conversation avec curiosité. Il se remet doucement dans le bain des Supers. « J'avais dix-quinze ans quand je les lisais. Il ne se passait pas une semaine sans que j'achète cinq de leurs magazines genre Strange ou Spidey... Je les ai aimés ces personnages, j'ai même un peu grandi à travers eux, je crois. C'était une part de rêve dans un monde pas toujours très drôle. J'ai dû voir tous les films qui passent ici au moins une fois mais j'avais bien envie de voir tout ça d'un seul coup, sur grand écran ; histoire de me rappeler ma jeunesse ! Quand j'ai eu 22-23 ans, j'ai arrêté. Le design des dessins ne me parlait plus, trop violent... et je ne comprenais plus rien aux évolutions des personnages mais bon, de temps en temps j'achète une BD en gare, pour m'occuper le temps d'un trajet. Au final je me rends compte que suis un passionné et je crois que je le serai toujours. En tout cas, je suis vraiment content du succès des films en salle. Ils n'oublient jamais d'évoquer les origines des différents héros en essayant de recoller aux mythologies des BD, ce qui me permet de me remettre à jour. Ça me donne un peu envie de m'y remettre d'ailleurs, je me demande où en sont les X-Men aujourd'hui ? »

 

« Suit up ! »


La pause déj est déjà terminée et on n'a même pas eu le temps d'aller retrouver Captain America au MacDo. Alexandro, l'apprenti mécano, qui a revêtu le costume bleu, blanc, rouge du célèbre héros porte-drapeau, a passé une cinquantaine d'heures sous son costume en lycra. Il veut bien répondre à quelques questions mais insiste bien lourdement sur le lien Facebook de ses prestations costumées (voilà c'est fait, c'est bon ?) pendant qu'une copine recoud la lanière de son bouclier.

 

 

On veut faire son intéressant auprès de Mélodie, une étudiante qui farfouille dans son nécessaire à couture : « Hé ! Sympa ton costume d'Iron Man » Elle lève les yeux au ciel et cache mal son agacement : « Je suis en Ironet, les danseuses de Tony Stark, rien à voir. C'est comme les USO de Captain America, si tu veux.» Okay, on n'insiste pas. De toute façon, c'est foutu pour mon interview, Captain America s'est fait chopper par une blonde hystérique qui veut absolument faire une photo avec le héros de l'Amérique libre. La journée avance et les cosplayers débarquent au fur et à mesure. On a donc des USO (danseuses de Captain America, donc...), une veuve noire, un type au crâne rouge luisant (qui s'avère être une fille) et sa copine genre SS sadique à badine. Ils ont tous prévu une petite prestation le soir, juste avant The Avengers. Pas sûr que le Rex les laisse faire. En attendant, Iron Man est un peu dans la merde. Les propulseurs étaient optionnels et le pauvre type, coincé sous le tas de tôle qu'il a mis 130 heures à assembler lui-même, ne pense pas qu'il pourra prendre l'escalator qui monte jusqu'à la salle.

 

 

Tant pis, tout le monde restera au rez-de-chaussée pendant Iron Man 2. De toute façon, personne ne l'aime vraiment cette suite tiroir-caisse, même si Mélanie l'Ironet kiffe « la beaugossitude » de Robert Downey Jr qui doit avoir à peu près l'âge de son père...

 

Dans le hall, on croise Pierre et ses deux fils, Thomas et Sacha 9 et 12 ans. Les super- héros, ils les connaissent moins par la collection que Pierre garde jalousement sur une étagère élevée, « beaucoup trop précieuse, j'ai des numéros rares de Fantask, l’ancêtre de Strange ! » que par les dessins animés. Et il est amusant de constater que ces deux générations sont attirées par les mêmes héros dont les premières aventures dessinées remontent facilement à l'époque de la Seconde Guerre Mondiale. Il faut dire que Sacha adore Hulk. « Il y a plein d'action et, là au moins, il y a des morts ! » Iron Man ? « Non, c'est dégueu, ils passent leur temps à s'embrasser... »

 

« Du plaisir à rentrer [...] du mal à en sortir »


Bon, Captain America, on va définitivement sécher. Après tout, je l'ai déjà vu trois fois, et faut pas abuser des bonnes choses. A la place, on va plutôt se poser sur une banquette avec Olivier, un juriste de 37 ans à la copine « très compréhensive » puisqu'en plus de son boulot, il passe chaque jour trois heures sur son site Generation-strange.com où il échange sur sa passion avec d'autres fondus comme lui. « C'est un univers dans lequel on a du plaisir à rentrer mais plutôt du mal à en sortir. Quand j'avais cinq/six ans, les comics c'était une passion que l'on vivait dans son coin. Avec le Net, les fans ont pu commencer à échanger librement plutôt que de se retrouver uniquement entre fondus dans les librairies spécialisés parisiennes. Ce qui va se passer ce soir avec The Avengers, c'est pour nous une forme d’aboutissement qui a commencé plus ou moins en 1998 avec le film Blade. A l'époque le héros n'était pas marketé comme appartenant à Marvel. Devant le succès qui dépassait le cadre des purs fans, Marvel s'est dit qu'il fallait y aller à fond. En passant, X-Men venait de décrocher un véritable succès public et critique avec un film très respectueux des comics originaux. Marvel a donc eu la voie ouverte pour apporter des notions humaines, de la crédibilité à des personnages jusqu'ici traités avec ironie par Hollywood, comme ce fut le cas pour Superman ou Batman. » Il faut dire qu'entre temps la réalisation des films appartenait désormais à une génération de filmeurs littéralement biberonnée aux comics, quand ils ne sont pas auteurs eux-mêmes comme Joss Whedon, le réalisateur de The Avengers, qui scénarise régulièrement des comics de qualité. « En même temps, The Avengers, pour la génération Goldorak, ce ne sera pas un chef d’œuvre mais c'est un peu comme la madeleine de Proust. Là c'est une madeleine de luxe ! L'occasion de retrouver son âme d'enfant sans perdre son regard d'adulte. » Difficile d'arrêter un passionné quand il est lancé. Les deux heures et quelque de Thor sont expédiées et on approche de l'heure fatidique où The Avengers va être projeté en avant-première devant un public de plus en plus tendu par l'excitation.

 

 

En faisant la queue pour le pop corn, on ne pouvait pas faire plus plaisir à Ruben qu'en le faisant patienter en lui posant quelques questions. « Depuis que j'ai onze ans, j'achète toutes les parutions mensuelles. Ça prend beaucoup, beaucoup de place... The Avengers, j'attends ce moment depuis que je lis des BD, en fait. Je suis sûr que ça va être un blockbuster pop-corn pur jus et ça me va très bien. J'ai toujours été complaisant avec les adaptations ciné de toute façon. Même celles sur lesquelles tout le monde crache comme Daredevil avec Ben Affleck ou le Hulk de Ang Lee. C'est ma copine qui va plutôt se faire violence. Elle m'a accompagné par gentillesse, elle espère juste qu'elle ne se fera pas trop chier. »

 

« Un super moment »

 

 

On ne saura pas ce qu'aura pensé la copine de Ruben des 2h22 minutes de pur fun assemblées par Joss Whedon. Après un final explosif de plus de vingt minutes - où les six Vengeurs se sont farcis une armée extraterrestre sur motos volantes, un dieu à cornes et une dizaines de serpents géants, quand ils ne se sont pas frités entre eux -, les fans sortent en applaudissant, le sourire aux lèvres (même nos Cosplayers qui n'ont finalement pas pu faire leur show) avant de se jeter précipitamment dans les derniers métros. Sur le quai, on croise un petit couple de trentenaires. Au sourire qu'il réprime comme il peut, on sait d'où le gars sort et très bien ce qu'il en a pensé, aussi s'intéresse-t-on plus aux réactions de sa compagne, amusée, qui le regarde en se moquant. « Je me suis sacrifiée par amour, ne le dîtes surtout pas à mon mari ! Je n'y connais pas grand chose à dire vrai. Pour moi, il s'agit juste de gars en costumes ridicules qui ont des super-pouvoirs et qui volent presque tous, d'ailleurs... Ah oui, tous sauf Batman ! Je précise parce que quand je dis que le type aux oreilles en plastique vole, je me fais engueuler ». Et d'en rajouter une couche. « Comme mon mari est un peu débile aussi, je m'attendais bien à ne croiser que des trentenaires qui lisaient des BD quand ils étaient gosses. J'avoue pourtant avoir passé un super moment. L'ambiance était très bonne pendant le film ce qui est rare dans une salle de cinéma, surtout en France ! J'avais un peu l'impression de partager leur nostalgie, comme s'ils étaient à nouveau des enfants, c'était beau à voir ». Et s'adressant à son mari : « Ok, je l'ai dit, c'était très sympa. Je veux bien regarder ton Iron Man mais ne compte pas sur moi pour lire les BD ».

 

 

Texte, photos et vidéos : Yves Le Corre.